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Plongez dans les souvenirs enfouis des trentenaires et vous y trouverez, entre deux Power Rangers, un petit extraterrestre: Adibou. Oreilles pointues, casquette rouge, frimousse dorée comme une brioche et t-shirt trop court, le personnage servait de guide aux enfants dans le jeu vidéo du même nom. Sorti en 1992, Adibou proposait d’exercer les petits au calcul ou à la lecture, entre deux activités ludiques – semer les graines de légumes avec le robot-jardinier, cuisiner des gâteaux aux saveurs improbables…

Vendu à des millions d’exemplaires, le jeu s’est depuis mué en madeleine de Proust virtuelle pour toute une génération d’écoliers. Et, peut-être, celles à venir: treize ans après la sortie des dernières aventures d’Adibou, le géant du jeu vidéo Ubisoft ressuscitait le gentil alien au début de l’été. Une version 2.0 passée par un ravalement graphique, et surtout adaptée aux mobiles. Outre l’engouement nostalgique, ce come-back rappelle l’impact d’Adibou sur l’industrie vidéoludique, et braque les projecteurs sur sa co-conceptrice: Muriel Tramis, pionnière dans le monde du jeu vidéo quand celui-ci était essentiellement masculin.

«Je n’ai pas participé à cette nouvelle version, mais je suis curieuse de voir si le concept fonctionne toujours!» Sur son bout de canapé, à l’étage du SwissTech Convention Center, Muriel Tramis s’anime. Etablie à Paris, la Martiniquaise était de passage à Lausanne fin juin dans le cadre des DHdays, série de conférences organisée par l’EPFL. L’occasion de revenir sur une carrière dense – couronnée par la Légion d’honneur en 2018 – et son sujet préféré: le jeu vidéo.

«Space invaders» et drones militaires

Qui, elle le regrette, a aujourd’hui bien mauvaise réputation. «On a tendance à penser addiction, violence, quelque chose à combattre. Alors que tout le monde y joue! L’activité s’est démocratisée et la moyenne d’âge des utilisateurs est plus élevée qu’on ne le pense, autour des 35 ans. Le jeu vidéo est sans doute mal nommé…»

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On est loin des balbutiements euphoriques (et pixélisés) qui l’hypnotisent à l’aube des années 1980. A Fort-de-France comme ailleurs, c’est l’âge d’or de Tetris, Space Invaders et Pong, ce jeu de raquettes minimaliste. Muriel Tramis écume les salles d0arcades, là où les filles se font rares. Dès lors, elle évoluera en minorité. Après un passage chez les sœurs, ses prédispositions en maths la voient rejoindre une filière scientifique puis des études d’ingénieur à Paris, où les garçons règnent en maîtres. Peu importe. «Ma mère a toujours trouvé anormal que je fasse un métier d’homme. Mais je me suis plue à me rebeller.»

Diplôme en poche, Muriel Tramis s’engage dans l’aérospatial, se spécialise dans l'aéronautique et le pilotage de robots. Elle programme des drones militaires («qui ressemblaient à l’époque à de gros suppositoires») destinés à mesurer les trajectoires lors d’essais de missiles. Des simulations, jusqu’à ce qu’elles ne le soient plus. «J’ai réalisé que ces mêmes armes servaient dans la guerre des Malouines.» Avide d’un métier plus pacifique et créatif, l’ingénieure se lance alors dans le conseil en marketing.

Fuir l’esclavage

C’est en s’engageant sur cette voie que Muriel Tramis met un pied chez Coktel Vision, entreprise française de logiciels éducatifs… pour «ordinosaures» – le PC n’existe pas encore. Titillée, la jeune ingénieure propose au fondateur, Roland Oskian, de développer un scénario. «Il m’a mis à disposition une machine au grenier, je dormais dans le lit à côté pendant qu'elle compilait. C’est là que j’ai programmé mon premier jeu.»

Ainsi naît Méwilo, aventure qui immerge les joueurs dans l'univers de Saint-Pierre, ville martiniquaise détruite par une éruption volcanique en 1902. «C’était du «pixel art», on reconnaissait à peine les édifices, ça bougeait très peu. Disons que ça a mal vieilli…» Reste que le jeu sera traduit en plusieurs langues, participant à rendre visible la société créole bien au-delà de ses frontières.

Honorer le patrimoine de sa région, raconter l’histoire du point de vue des oppressés: une mission qui inspirera son deuxième jeu, Freedom, et son héros: un esclave cherchant à échapper, de nuit, aux champs de canne à sucre. «Le commandeur se réveillait, lâchait ses chiens, il y avait des combats sanglants au coutelas…» Muriel Tramis sourit. «C’était très politiquement incorrect!»

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Donner une voix aux invisibles, femmes y compris. Dès l’obtention de son diplôme, Muriel Tramis se met à militer dans les lycées, encourageant les étudiantes à gonfler les rangs des ingénieures. Mais l’épouvantail des maths, insurmontable obstacle, freine les élans. «On leur avait tellement répété que c’était une prédisposition naturelle des garçons qu’elles étaient persuadées de ne pas pouvoir y arriver.» C’est pour remédier au problème à la racine que Muriel Tramis lance son premier logiciel éducatif, «La Bosse des maths». Une invitation à multiplier les exercices pour aider Jo, un dromadaire qui a perdu sa bosse. Apprendre en s’amusant: le credo fait mouche.

Erotisme et cinéma

Ce succès inspirera le lancement, en 1990, d’ADI (pour accompagnement didacticiel intelligent), gamme ludo-éducative pour préados avec, en copain virtuel, un extraterrestre. Muriel Tramis est aux manettes. «Star Wars était à la mode, et on voulait une figure à laquelle tous les jeunes pourraient s’identifier.» Pour la première fois, grâce aux débuts de l’intelligence artificielle, un personnage s’adresse à l’apprenant, entre deux exercices de maths ou de français. «Contrairement aux parents ou aux enseignants, susceptibles de se mettre en colère, il restait encourageant même en cas de mauvais résultats. Et à chaque bon score, le joueur débloquait des jeux. C’est un des secrets de sa réussite.»

Infiltrant les classes comme les foyers, le concept est décliné – avec Adibou (4 à 7 ans) et même Adiboud’chou (dès 18 mois). «Celui-ci ne passerait plus du tout de nos jours à cause des écrans trop envahissants chez les tout-petits, glisse la conceptrice. Mais à l’époque, on expérimentait…» C’est Adibou qui restera dans les mémoires, notamment grâce à Bouzigouloum, créature informe et bougonne s’obstinant à engloutir les gâteaux les plus dégoûtants. «A la manière de Casimir et son Gloubi Boulga!»

Tandis que la franchise ADI continue d’essaimer, Muriel Tramis ne s’arrête pas là et conçoit des jeux par dizaines, explorant des territoires virtuels étonnants. L’érotisme, qui la voit adapter le roman Emmanuelle et s’inspirer de la figure de la geisha («avec un Pacman en forme de sexe masculin!»). Puis le cinéma, travaillant conjointement avec un réalisateur bien avant que ne se démocratise la motion capture.

Souvenirs de zombies

Fin de la partie en 2005 lorsque, retournée en terres martiniquaises, Muriel Tramis délaisse les consoles pour se lancer dans le film d’animation, puis les maquettes urbanistiques. Jusqu’en fin 2017, lorsque le Ministère de la culture la contacte pour la décorer de la Légion d’honneur – une première pour une créatrice de jeu vidéo. «Dans son discours, le ministre a dit qu’il avait été nourri à Adibou! J'étais fière que le jeu vidéo soit considéré comme un objet culturel.» De quoi rallumer la flamme et relancer la machine – dont Muriel Tramis doit réapprendre les codes. «La typologie des jeux, les goûts des joueurs mais surtout le modèle économique ont changé: aujourd’hui, beaucoup de jeux sont gratuits. Et comme au cinéma, les studios indépendants ont du mal à résister face aux blockbusters.»

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Pas de quoi décourager la game designer: elle travaille actuellement sur le prototype de Remembrance, l’aventure de deux jeunes Martiniquais qui découvrent, au hasard d’une vieille malle, l’histoire de leur aïeule. Il leur faudra élucider plusieurs énigmes – avec en prime un «zombi», ce fantôme revanchard qui peuple les légendes créoles. «Ode à la mémoire, où l’on reconstitue les souvenirs comme des pièces de puzzle», Remembrance mêlera trois types d’images – réelles, 3D et 2D — pour symboliser le passage du temps.

Encore au stade de prototype, Remembrance devrait voir le jour l’an prochain. Un «chant du cygne» pour Muriel Tramis, qui souhaite se consacrer davantage à l’écriture. Il n’empêche, elle croit plus que jamais au pouvoir du jeu vidéo. Avec un regret: «Si 50% des joueurs sont des femmes, nous sommes encore loin d’être autant à les fabriquer.» Une nouvelle la réjouit cependant: derrière le nouvel Adibou, on trouve Manon et ses deux frères… les enfants de son ancien directeur, Roland Oskian, ex-patron de Coktel Vision. «La transmission est fabuleuse!»