Vingt-cinq ans se sont écoulés mais cette histoire se décline toujours au présent. The Young Gods, premier album du groupe suisse mené par Franz Treichler, revient à la charge, accompagné par une poignée de chansons extraites de L’Eau rouge, paru en 1989. Un répertoire fécond et novateur, qui a généré un consensus rare ici et ailleurs, auprès du public anglo-saxon. Aujourd’hui, il est au cœur d’une courte tournée chargée de nostalgie. Elle a touché Zurich et Neuchâtel avant de s’achever à Genève et Fribourg. Franz Treichler raconte son retour aux sources.

Le Temps: Quelles raisons vous ont poussés à revisiter les origines discographiques de Young Gods?

Franz Treichler: Tout est parti d’un livre, Heute und danach , où le coauteur, André Tschan, raconte les scènes indépendantes des années 1980 en Suisse. Il s’est dit qu’il fallait marquer sa parution avec notre groupe qui est un des derniers témoins encore existants de cette époque. Il a fait cette proposition il y a plus d’un an, à une période où les Young Gods décidaient de mettre entre parenthèses leur expérience. Son insistance nous a poussés à trouver une voie de sortie: j’ai alors contacté Cesare Pinzi, qui a été un des membres d’origine du groupe, ainsi que le batteur actuel, Bernard Trontin.

– Vous allez plonger dans un répertoire âgé de 25 ans. C’est un corpus conçu avec des machines devenues aujourd’hui désuètes. Quel genre de défi impose ce voyage dans un passé lointain?

– Nous allons être le plus fidèles possible, avec les machines d’aujourd’hui. Il n’empêche, nous avons dû faire de la spéléologie, retrouver les floppy disks sur lesquels nous avions travaillé et stocké les sons. Cela a été compliqué; d’ailleurs cette récupération n’a pas marché pour certains morceaux, parce que les machines que nous employions à l’époque n’existent plus. Face à ce vide, il a fallu tout reconstituer à la lettre, les riffs de guitare, les échantillons sonores.

– Pendant cette courte tournée, vous retrouvez sur scène votre ancien complice, Cesare Pizzi, qui intègre les rangs après vingt ans de séparation. On peut imaginer l’émotion que cela provoque.

– A vrai dire, nous avons toujours gardé un lien après son départ des Young Gods. Son retour amène néanmoins un vent d’enthousiasme. Bernard Trontin est lui aussi séduit, lui qui n’a jamais joué avec Cesare mais qui a été un témoin privilégié des premiers pas du groupe. Depuis cinq ans, Cesare mène un projet solo, son retour aux sources est un défi: il faut retrouver les automatismes perdus depuis deux décennies.

– Young Gods a marqué son temps avec un esprit pionnier. Vous faisiez appel, à la fin des années 1980, à des techniques inconnues jusque-là du public. Comment avez-vous bâti ce savoir-faire?

– Avant la naissance des Young Gods, Cesare Pinzi et moi, nous sortions d’expériences multiples avec des groupes rock traditionnels. A l’époque, nous étions en collocation et nous parlions beaucoup des suites à donner à nos chemins. Cesare ne voulait plus de collaborations avec d’autres musiciens, il désirait se lancer dans l’informatique. De mon côté, je comptais poursuivre, mais autrement. J’ai découvert à ce moment l’existence des techniques d’échantillonnage, qu’on pratiquait soit avec des machines très coûteuses, dans les studios, soit avec de simples pédaliers qu’on activait et désactivait pour obtenir des boucles. Inutile de dire que j’ai emprunté la deuxième solution. J’ai commandé alors un pédalier aux Etats-Unis, puis j’ai commencé à travailler tout seul, dans ma chambre, dans ce qui ressemblait à un home studio rudimentaire. J’enregistrais sur un petit quatrepistes et j’échantillonnais de tout: des introductions de morceaux punk, des riffs de guitare, des passages de batterie. Il fallait tout faire car il n’y avait pas à l’époque les banques de sons qu’on trouve aisément aujourd’hui sur le Net.

– Qu’avez-vous découvert en vous familiarisant avec cette technique?

– De l’excitation inédite avant tout. D’un coup, j’ouvrais l’horizon des possibles, je dilatais le format que je connaissais jusque-là, avec le trio classique basse-guitare-batterie. Je pouvais mélanger les genres, introduire des passages d’œuvres classiques, insérer des sons électro-acoustiques, apporter des guitares avec un effet de surprise qu’on n’a pas avec un jeu de guitare traditionnel. Au fond, je trouvais là une touche d’anti-conformisme, ingrédient essentiel du rock. Faire du rock à guitare sans guitare était anti-conformiste.

– Quel dénominateur commun retrouvez-vous aujourd’hui dans vos premiers albums?

– Il y a dans les trois premières œuvres, dans chacune de leurs chansons, une succession de collages sonores qui provoquaient la surprise auprès de l’auditeur. J’aimais déstabiliser en passant d’un registre à l’autre, en variant les genres dans un même morceau. Mais, s’il faut voir un aspect pionnier dans cette approche, il est sans doute dans les moyens modestes que nous employions pour obtenir un tel résultat. Les cartes mémoire n’existaient pas, il fallait tout piloter en temps réel, surtout au tout début de notre expérience sur scène.

– Que ressentez-vous quand vous écoutez ces albums?

– La jeunesses (rires). Mais aussi une certaine cohérence. Nous n’avons jamais voulu exorciser nos histoires personnelles à travers la musique. Il n’y a jamais eu, dans les textes notamment, de complaintes existentielles. Notre musique flottait, évoquait des éléments de la nature humaine avec une poétique qui a bien vieilli. On y trouve une énergie généreuse, qui ne dérape jamais dans la violence. Et cela marche encore, je trouve. Si je regarde la technique, je suis surpris que cela tienne aussi bien la route, malgré les évolutions qui ont suivi.

– Est-ce que ces concerts achèvent une époque?

– Oui, sans doute. On tourne la page des années 1980. Le souffle d’une certaine culture alternative qui s’est levé durant cette période n’existe plus aujourd’hui. L’urgence qui animait la jeunesse, qui la poussait à descendre dans la rue pour réclamer des lieux d’expression, elle aussi a disparu. Certains clubs, certaines salles demeurent, mais ces îlots sont nés d’une pulsion qui s’est éteinte.

En concert à Genève, L’Usine/PTR, ce soir à 21h (loc. www.petzi.ch). Fribourg, Fri-Son, sa 8 déc. à 21h (loc. www.fnac.ch).