Nouvelles

En onze nouvelles somnambuliques,Edna O’Brien arpente sa terre injuste et belle

La romancière irlandaise ne cesse, en littérature, d’arpenter sa vie et les déchiremments qui l’ont façonnée. Même lorsque ses textes ne sont pas autobiographiques, ils portent les traces d’un arrachement et d’un amour profond du pays natal

Genre: Nouvelles
Qui ? Edna O’Brien
Titre: Saints et Pécheurs
Trad. de l’anglais (Irlande) par Pierre-Emmanuel Dauzat
Chez qui ? Sabine Wespieser, 230 p.

«Saints et Pécheurs», le titre de ce recueil de onze nouvelles paru en 2011 en Grande-Bretagne, est littéralement traduit de l’anglais Saints and Sinners . Un titre aux accents religieux alors qu’Edna O’Brien nous confiait, lors d’une rencontre en 2010, avoir eu sa «dose de dogmatisme avec l’Eglise catholique irlandaise». Ses premiers livres, jugés indécents, ont été longtemps frappés d’interdit en Irlande. Et c’est ailleurs, à Londres, que la romancière irlandaise marqua sa différence et sa liberté.

Mais voilà, le catholicisme, c’est comme le pays, il semble, à lire Edna O’Brien, qu’on ne finisse jamais tout à fait de le quitter, et que toute séparation, même violemment souhaitée, demeure douloureuse. Tout comme les amours des femmes, qu’elles soient littéraires (comme dans la nouvelle «Envoie la pluie à mes racines») ou marquées par le désir (comme dans «Fleur noire»), se payent au prix fort.

C’est autour de ce thème, de cet amour si fort et si pesant à la fois du pays natal où rien n’est simple («Vieilles blessures»), de cet amour à la fois dévorant et dévorateur pour la mère («Mes deux mères»), – qui à son tour incarne le pays –, des amours folles et tristes pour les hommes, que tournent les récits d’Edna O’Brien. Tous ces textes, qu’ils se placent dans l’époque contemporaine ou remontent le temps, qu’ils se passent ailleurs ou sur l’île, sont marqués par l’Irlande et les liens indissolubles qu’elle noue. Même la liberté, que dégage sa nouvelle «Manhattan pot-pourri», s’inscrit en creux dans la fuite du pays trop lourd. Cette nouvelle, magnifique, relate une errance amoureuse dans la ville; errance soutenue par une attention aiguisée par le désir pour un homme et qui se porte sur les moindres détails, sur la moindre scène de rue. Dans ce texte fonctionnent à plein cet art du détail, cette écriture du sensible, attentive à tout et lyrique en même temps, qu’Edna O’Brien sait déployer.

Lire ces textes, tout comme ses romans, c’est accepter aussi d’entrer dans la transe onirique qu’Edna O’Brien met en marche. Le monde est là, palpable, avec ses injustices et sa poésie, mais tout y est transfiguré par l’écriture. «Ma voie à moi est celle du somnambule. Mais mes yeux sont grands ouverts», disait-elle à propos de Crépuscule irlandais , qui vient de reparaître en poche. Onze nouvelles, autant de rêves éveillés où l’écriture détaille les angoisses et les espoirs.

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