Cette fois, c'est certain: les cinémas en plein air ne serviront pas à développer des vocations cinéphiles. Rarement autant que cette année, les programmes proposés auront été à ce point sans surprise. Les neuf dixièmes des films qui seront projetés sont de gros succès des quatre dernières années (Matrix, Harry Potter, Le Seigneur des anneaux, James Bond, Amélie Poulain, etc.) ou des avant-premières imparables (Terminator 3, American Pie 3, Tomb Raider 2, etc.).

Les mammouths parlent français

Une part minime provient de pays autres que les Etats-Unis ou la France. Et cette part n'apparaît pas (bien sûr?) dans les événements mammouths de l'été: les «OrangeCinema» de Genève et Lausanne, les «Open Air Cinéma» UBS de Martigny et Morat (ceux de Delémont et Fribourg seront communiqués plus tard, sans grand espoir de choix plus révolutionnaires) ou encore le «Drive in» de Moudon, qui, lui, exclut même tout film en langue originale sous-titrée. Seul survivant des cinématographies dites du Sud, Y tu Mama tambien, du Mexicain Alfonso Cuaron, est rescapé pour d'évidentes raisons: son érotisme torride et son succès énorme l'été dernier.

Le cinéma karaoké

Est-ce grave? On rétorquera que non. Que le cinéma en plein air est surtout un lieu familial (d'où versions françaises) où faire la fête (d'où films tellement vus qu'il n'est plus nécessaire de les regarder). Le tout sans se prendre la tête. Ce dernier point paraît même crucial: l'open air doit ressembler à un karaoké. Ce qui explique, parmi les rares œuvres qui datent d'avant 1990, la présence écrasante de comédies éprouvées (The Blues Brothers à Genève, Les Bronzés font du ski à Lausanne), voire musicales: Yellow Submarine à Nidau, dans l'open air des Biennois, Grease et Footloose à Genève et l'indéfrisable Hair à Morat.

L'exception alémanique

Morat, justement, et Nidau donnent une leçon de choses à leurs concurrents romands. Sur la frontière linguistique, ils privilégient massivement les versions originales sous-titrées. Mieux, ils se souviennent que l'histoire du cinéma a débuté avant l'insubmersible Grand Bleu de Luc Besson (1988, encore projeté cette année, notamment à Martigny). Ainsi, tandis que Nidau recueille le kaléidoscope Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio (1983), Morat joue à l'archéologue: on y retrouve, de 1942, Casablanca de Michael Curtiz et, de 1936 (oui, on tournait des films avant la Deuxième Guerre mondiale), Les Temps Modernes de Chaplin.

Et la Suisse dans tout ça?

La programmation alémanique accorde une vraie place au cinéma suisse. Si les projections se déroulent en allemand, voire en schwyzerdütsch, elles proposent, à Morat par exemple, aussi bien nos Bronzés à nous (Les Faiseurs de Suisses) que, entre autres, d'incontournables succès récents (Micmac à La Havane). En Suisse romande, hormis le film ramené par Nicolas Wadimoff de l'aventure Alinghi (à Genève et Lausanne), il faut vraiment creuser pour trouver un seul autre film suisse: à Versoix, samedi 19 juillet, Neutre du Genevois Xavier Ruiz.

Trois ou quatre dissidents

Versoix, parlons-en: avec de tout petits moyens et une programmation qui ressuscite notamment l'un des plus beaux films du monde (Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder, 1950, le 26 juillet), le 8e Ciné-Plage fait de la résistance. Tout comme, à Genève, «L'été de la roulotte» au Parc Gourgas (des productions cubaines, tadjikes, algériennes, guinéenes, etc.) et l'opération «Yeux de la ville» (cycle autour du thème de la ville où l'on retrouve Johan Van Der Keuken ou Jacques Tati). Seule autre exception qui aurait permis d'échapper à la logique pop-corn, le 4e Plein Air de la Cinémathèque, à Lausanne, déçoit. Il propose notamment les valeurs sûres et récentes Shrek ou Robin des Bois avec Kevin Costner (pourquoi pas avec Douglas Fairbanks ou Errol Flynn?). Mais la Cinémathèque sauve la face en proposant le plus ancien film de tous les open airs: La Fiancée de Frankenstein réalisé par James Whale en 1935. 1935! Une époque où les mots multiplexes ou prélocations n'avaient pas encore été balbutiés.