Le calvaire des rencontres amoureuses sur Tinder, l’angoisse des vacances pas si reposantes ou les tabous de la sexualité féminine: les humoristes usent (et parfois abusent) de nos travers quotidiens pour saler des blagues déjà bien épicées. Une dizaine d’entre eux se succèdent toutes les deux semaines sur la scène du bar Le XIIIe Siècle, à Lausanne, pour tester leurs machines à rires. Sous les voûtes basses du lieu, chacun y va de sa technique et de ses sujets de prédilection: «Il y a beaucoup de styles d’humour. Certains fonctionnent sur de l’observation, tandis que d’autres exagèrent leurs défauts, ou enchaînent les comparaisons.»

Vanessa Lépine, Québécoise d’origine et Zurichoise depuis cinq ans, est l’instigatrice de cette scène ouverte qui rassemble généralement une vingtaine de curieux. L’humoriste a lâché son job en marketing pour se consacrer pleinement au stand-up il y a un mois, et a décidé de créer cet Open Mic en Suisse romande, après avoir fait ses premières armes en anglais, à Zurich. Si ce type de soirée pullule un peu partout, de Genève à Fribourg, et devient de plus en plus populaire, il restait inédit à Lausanne. Pour tester ses blagues et entrer dans la communauté du stand-up, il suffit de poster sur l’événement Facebook le mot «spot» et Vanessa Lépine choisit ensuite un line-up pour la soirée.

Quand le doute s’installe

L’une des seules femmes organisatrices de stand-up en Suisse romande démarre toujours la soirée par quelques blagues et une pointe de crowd work pour chauffer la salle et poser des questions aux spectateurs. Cette technique lui permet de «jouer avec l’audience, de la diriger. Tout le monde a l’impression de se connaître dans le public et va donc se sentir plus ouvert à l’idée de rire. Ce sont également des outils pour les autres humoristes, à utiliser dans leurs sketchs. C’est cette introduction qui fait que la soirée est spéciale.»

Vanessa Lépine est le fil conducteur de l’événement, et assure la transition entre tous les humoristes. L’occasion pour elle de tester ses propres blagues. Si le stand-up semble être une discipline facile d’accès et toujours improvisée, la réalité est bien différente et cinq minutes sur scène peuvent sembler interminables lorsque les rires sont aux abonnés absents. Le silence se fait alors lourd et quelques gloussements gênés se font entendre, comme ce soir-là lors de la prestation d’un humoriste racontant sa vie amoureuse désastreuse et effectivement peu captivante.

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Cette peur de faire un flop total et de rater sa prestation hante la vie de ces amateurs. Vanessa Lépine affirme qu'«aucun humoriste n’a confiance en lui, parce que l’humour s’accompagne toujours d’anxiété. On en parle peu, tout le monde pense qu’on est super confiants mais on a une grande vulnérabilité et on doute beaucoup. On se demande toujours si on a encore quelque chose à dire. Après, on a toujours des blagues qui fonctionnent à tous les coups, un tight set qui nous sauve en cas de flop.»

Quatre heures de train pour cinq minutes

A Lausanne, Vanessa Lépine tient rarement plus de cinq minutes sur scène. C’est l’une de ses particularités: un débit de mitraillette et un style «anglo-saxon», pour faire rire rapidement avec des blagues très courtes, sans narration. Cette «éternelle optimiste» a commencé le stand-up il y a un an et n’a rien lâché depuis. Très studieuse, elle réécoute toutes ses prestations, pour étudier ses failles et s’améliorer. Quand elle ne lit pas des livres sur le sujet ou écoute des podcasts d’humour, elle est sur scène.

Elle arpente la Suisse, romande et alémanique, engloutissant parfois plus de quatre heures de train dans la même journée pour cinq minutes de show. «Beaucoup de gens pensent que c’est cool de faire de l’humour, mais ils ne se rendent pas compte de ce que ça implique. C’est beaucoup de sacrifices, de stress, de transports en commun, de bars, de petites salles, mais j’adore ça. Cette quête de soi est utile dans divers aspects de notre vie. Il ne faut pas faire de l’humour pour l’argent ou le succès, clairement. Il faut le faire pour l’amour de l’art qu’est le stand-up.»

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La Québécoise navigue entre des Open Mic gratuits, «familiaux, utiles pour tester le matériel» et des scènes payantes, dans lesquelles les prestations doivent faire rire. Pour ces deux formes de spectacles, très différentes, elle élabore ses blagues pendant plusieurs heures avec des techniques comme la règle de trois: une énumération dont la troisième proposition est surprenante. L’un des humoristes présents en ce jeudi soir, au XIIIe Siècle, vient justement de l’utiliser… pour une blague sexiste. Vanessa le cueille à sa sortie par un: «Merci pour cet instant vraiment sexiste. Hé, t’as pas vu qui organisait la soirée?»

La clé de la vulnérabilité

Si la remarque est dite sur le ton de l’humour, Vanessa Lépine est intransigeante concernant les discriminations: «Il faut secouer un peu les humoristes qui utilisent ça pour faire rire. Ils ne s’en rendent pas compte mais ce n’est pas normal.» Grande féministe, elle aime écrire pour les femmes, s’adresser à elles «dans toute leur complexité» et interroger «les ridicules de notre société»: «J’ai des frissons quand des femmes me disent qu’elles aussi, elles vivent des choses dont je parle sur scène. Si une seule d’entre elles s’est sentie mieux après mon set, c’est déjà beaucoup.»

L’humoriste s’empare de sujets qui la concernent, comme l’épilation ou la sexualité féminine, en fouillant dans des ressentis très personnels: «Quand on écrit, il faut aller chercher une portion de soi qui est vulnérable. C’est ça qui va produire de l’honnêteté sur scène et qui va nous connecter à l’audience. Il faut aller chercher quelque chose qui fait mal et être capable de le formuler pour que d’autres personnes s’y retrouvent. C’est ça qui est fou avec le stand-up, c’est qu’on essaie tous de se trouver en tant que personne. En soi, c’est quand même une pratique très étrange d’aller dans une salle remplie et de dire: «Taisez-vous, écoutez-moi, je vais vous parler de moi.» Mais si t’as pas mal en faisant de l’humour, c’est que tu ne fais pas bien du stand-up.»


Prochain Open Mic et dernier avant l’été le jeudi 27 juin, dès 20h, au bar Le XIIIe Siècle, rue Cité-Devant 10, à Lausanne. Gratuit.