Benjamin Britten. Peter Grimes. Billy Budd. (2 DVD Decca/Universal)

Les captations d'opéras en public se sont aujourd'hui multipliées à un point tel que le marché sature et l'inflation guette. Rien de tel il y a quarante ans. On préférait alors tourner en studio. Le plus souvent à partir d'un enregistrement préalable, donc en play-back. Non sans ­décalages, non sans donner une image fausse de la profération du chant.

La BBC, elle, refusait le play-back et tournait en direct. Elle avait mis au point le système des deux studios relayés par moniteurs vidéo: orchestre et chef dans l'un, décor et chanteurs-acteurs dans l'autre. Sonorité symphonique garantie et confort des musiciens d'une part, avantage du plateau de cinéma d'autre part: mouvements totalement libres des caméras, travail subtil des éclairages, jeu individualisé, prises privilégiant les gros plans.

En 1966, Billy Budd fut ainsi dirigé par Charles Mackerras et réalisé par Basil Coleman, dans une belle image noir-blanc qui convient bien à ce combat du bien et du mal, tel que le livret d'E.M. Forster l'a repris à Melville. Conception naturaliste: l'illusion qu'on navigue à bord d'un vaisseau de guerre, reconstitué jusqu'au dernier cordage, est payante. Peter Glossop (qui vient de disparaître) incarne le jeune marin, viril et lumineux; Michael Langdon est un ténébreux Claggart, qui n'en rajoute pas sur la malfaisance; Peter Pears joue et chante intensément le rôle du Capitaine Vere, écrit pour lui.

Bien que très satisfait du résultat, Britten refusa le système du double studio pour le nouveau projet qu'on mit sur pied après le succès du premier: Peter Grimes, en couleurs cette fois, et dirigé par le compositeur lui-même. Il insista pour qu'orchestre, chœurs, décors et chanteurs investissent les Maltings, la salle de concert qu'il avait fait construire dans le Sussex, quasi sur les lieux mêmes où se déroule l'action. Là encore, c'est un témoignage essentiel qui nous conserve l'interprétation du rôle-titre par Pears qui l'avait créé vingt-quatre ans plus tôt, en 1945. L'adéquation de l'écriture et des moyens vocaux s'entend dans chaque note et, s'il a, à 59 ans, dépassé l'âge du personnage, on reste impressionné par la présence et le talent de l'acteur. Autour de lui, les fidèles de toujours, Heather Harper, Owen Brannigan, Bryan Drake, Robert Tear.

Idomeneo date de 1970, un an plus tard, et n'a pas aujourd'hui la même valeur de document irremplaçable. Même si la qualité musicale est au rendez-vous (Pears est excellent dans le récitatif), même si passe dans sa direction de Britten l'amour que le fervent mozartien qu'il était portait à cette œuvre, l'opéra chanté en anglais et entaché de coupures souffre d'un aspect visuel terriblement daté. La voix de Pears dans Schubert est une question de goût. Or l'exécution télévisée du Voyage d'hiver, qui aurait dû nous rendre visible et tangible la profonde entente musicale qui reliait Pears le chanteur et Britten le pianiste, est d'un goût douteux. Piano hors champ, accoutrement impossible du «voyageur», tentative ratée de mise en situation des lieder que la musique suffisait à traduire, bref, on se réfugiera plutôt dans l'écoute de l'enregistrement audio de 1963. Mais ce DVD recèle un trésor: une série de Folk Songs, devant un public d'amis, où Pears est transcendant et Britten, cette fois visible à son piano, un vrai magicien.