Eric Vigié à Lausanne et Aviel Cahn à Genève sont, chacun avec leurs impératifs respectifs, soumis à la loi des annulations en série, dues aux mesures anti-coronavirus. Ils dévoilent leurs stratégies lyriques.

Le Temps: Comment vivez-vous la situation actuelle?

Eric Vigié: Entre celle de mes collègues italiens à la Scala de Milan et l’évolution de la propagation de l’épidémie, je me doutais que nous aurions à prendre des décisions d’ici au 20 mars, date de la première de Candide de Bernstein. Nous avons envisagé une réduction de la jauge à 700 personnes, puis 550, et des conditions d’accueil sécurisé pour le public et le personnel. Mais je n’imaginais pas des restrictions à ce point-là! D’autant qu’elles évoluent de jour en jour. Dans un théâtre lyrique où plus de 150 personnes se côtoient, il fallait rapidement mettre un terme à une situation devenue difficilement tenable… et heureusement sans foyer épidémique avéré.

Aviel Cahn: Nous regrettons infiniment cette situation, qui va peser sévèrement sur le Grand Théâtre, comme sur toutes les autres institutions. Nous sommes tous dans le même bateau. De notre côté, il est extrêmement dommageable de perdre une création mondiale. C’est encore pire que pour des œuvres déjà connues. Là, il s’agit d’une découverte qui tombe à l’eau. Nous essayons d’envisager des solutions pour pouvoir reproposer ultérieurement Voyage vers l’espoir de Christian Jost.

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Que représentent les annulations en termes artistique et financier?

E. V.: Artistiquement, ce sont presque trois ans de travail de préparation qui partent en fumée, aussi bien pour les artistes engagés que pour notre organisation. Il faut savoir que 95% des solistes engagés à l’Opéra de Lausanne abordent pour la première fois les rôles que nous leur confions. Il faut les étudier et les apprendre. C’est beaucoup de temps de préparation, que ce soit pour Candide ou pour Davel. L’aspect financier concerne le remboursement des billets, mais aussi le dédommagement des artistes qui étaient présents depuis plus de quatre semaines à Lausanne. Et l’annulation intervient à une semaine de la première… Nous allons couvrir une partie des cachets pour que tous puissent recevoir une juste compensation du travail effectué et des dépenses de vie lors de ces dernières semaines. Même si nous perdons de l’argent vis-à-vis de nos estimations budgétaires, ce qui aggravera de toute façon les comptes de manière inéluctable, il est surtout important de ne pénaliser personne et de faire preuve de bienveillance en fonction des annulations qui vont encore déferler et du travail déjà effectué.

A. C.: Sur le plan financier, nous n’avons pas encore fait tous les calculs, qui prennent du temps. Il y aura beaucoup de «devoirs à la maison» à réaliser avant d’avoir des réponses claires. Artistiquement, c’est affreux, surtout pour Voyage vers l’espoir. Ce projet phare de la saison est très important et particulier. Nous étudions différents scénarios pour des périodes de reprogammation. Nous avions d’abord envisagé une captation sans public mais, avec les dernières mesures, c’est devenu impossible. Le pire serait de devoir reporter le spectacle dans plusieurs années, puisque les deux prochaines saisons sont déjà définies. Nous devons tout pouvoir imaginer. Et rester flexible, particulièrement avec l’OSR, pour voir ce que nous pouvons envisager sur le reste de cette saison. Le travail incluant les répétitions des prochaines productions, les répercussions peuvent s’étendre au-delà de la reprise autorisée.

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Que pourrez-vous sauver et comment?

E. V.: On ne sauvera rien scéniquement jusqu’à la levée de cette quarantaine, c’est très clair. Donc il faut de la patience et s’occuper de l’avenir. Nous travaillons à la présentation de la saison prochaine qui aura lieu le 26 mars, en tout petit comité, par groupes de cinq personnes. Nous rembourserons les deux prochains spectacles. Nous proposons également à ceux qui désirent aider les artistes et l’Opéra de transformer ce remboursement en don, avec délivrance de l’attestation correspondante. Nous avons tout de suite eu des réponses positives à cette formule. J’en suis très heureux et très reconnaissant. Davel sera reprogrammé en janvier-février 2023, date du 300e anniversaire de sa mort. Et Candide sera certainement programmé au cours de l’année 2022.

A. C.: Nous avons dû annuler encore La Cenerentola et le spectacle pour enfants Electric Dreams à Am Stram Gram. La création chorégraphique Ce qu’il nous reste ne pourra pas être donnée non plus et le bâtiment restera fermé jusqu’à nouvel avis. Mais nous avons trouvé une nouvelle date pour le récital de Stéphane Degout (le 7 juin) et en cherchons une pour Natalie Dessay, idéalement en juin aussi. Le reste est en attente selon l’évolution de la situation sanitaire. Depuis l’interdiction de réunions publiques supérieures à cinq personnes, nous ne pouvons plus réaliser de captation. L’activité digitale du GTG est en pleine étude, avec des pistes qui nous intéressent beaucoup. Nous souhaitons tout mettre en œuvre pour ne pas perdre le lien avec notre public. Il y a beaucoup de créativité à développer. Nous ne sommes évidemment pas le MET, qui a tous les droits dans la poche et filme ses productions depuis des années pour les retransmettre en live au cinéma. Les enregistrements de qualité de chacune de nos productions ne sont pas diffusables pour des questions de droits. Nous examinons des pistes digitales à mettre en place quand les équipes pourront se remettre au travail.