Ce samedi après-midi, 300 à 400 végétariens et amis des animaux ont manifesté à Genève sous la bannière de la Veggie Pride. Les organisateurs devaient remettre une pétition au rapporteur spécial de l’ONU sur la liberté de conscience. Le texte invoque les droits de l’homme pour défendre la cause des végétariens, dont «la croyance est rarement respectée», affirment les pétitionnaires. Cette remise de paraphes constitue le point d’orgue de la Veggie Pride, qui a débuté jeudi et se termine lundi 20 mai. Au «Temps», David Olivier, organisateur de l’événement, évoquait vendredi une «végéphobie» visant ceux qui ne mangent pas de produits carnés: «Face à la végéphobie qui veut nous faire honte d’être végétariens, nous voulons dire publiquement et collectivement ce que tout le monde sait: être végétarien n’est pas une tare, mais relève au contraire de la morale commune». L’organisateur parle d’un «mécanisme d’oppression sociale».

Des propos qui peuvent surprendre. A l’heure où les pouvoirs publics valorisent la consommation de fruits et légumes, et où nombreux sont les consommateurs qui ont intériorisé l’impératif de la réduction de la viande dans les menus, l’idée d’une «oppression» à l’égard des végétariens paraît troublante. Certes, cette communauté a été ulcérée par une décision du parlement français, qui, en 2011, a restreint le végétarisme dans les cantines scolaires. Mais parler de «végéphobie institutionnelle» n’est-il pas un peu exagéré?

Sur son site internet, l’Association suisse pour le végétarisme relève elle-même que «l’alimentation végétarienne est en forte progression au cours de ces dernières années». Malgré la difficulté à obtenir des données, l’Alliance européenne des végétariens établit que cette pratique peut concerner jusqu’à 9% de la population en Allemagne (en Suisse: 5%).

L’ethnologue Laurence Ossipow est responsable de la recherche à la Haute Ecole de travail social de Genève. Elle a consacré sa thèse et un ouvrage au végétarisme*, et a également écrit l’article de l’Encyclopédie Universalis consacré à ce thème. A ses yeux, «proposer une Veggie Pride pour mieux se faire connaître des omnivores est une bonne idée», mais le terme de végéphobie lui paraît «exagéré»: « On peut peut-être le comprendre pour la France qui reste très «carnivore», mais dans des pays comme la Suisse, l’Allemagne ou les pays scandinaves, je ne vois pas en quoi la société manifesterait une forme de végéphobie».

Au contraire, soutient la chercheuse: «Les conseils de nutrition, les avis de la médecine, les campagnes de santé publique sur la consommation de fruits et de légumes vont dans le sens des végétariens. Et les récents scandales alimentaires, en particulier celui de la viande de cheval, leurs donnent raison, en un sens.»

Si les revendications en matière de droits des animaux se sont modérées depuis quelques années dans le débat public, ces droits, en tant que tels, ont gagné en popularité: «Les limites entre humains et animaux s’estompent», relève-t-elle. Ce qui, là aussi, va dans le sens des non-mangeurs de viande militants. De même que les exigences, croissantes, de traçabilité des produits alimentaires, surtout carnés. Ou les déclarations des conditions d’élevage et de production, devenues courantes, et même brandies comme argument marketing par les grands distributeurs. La Veggie Pride traduirait «le choix d’une posture de victime, car il est plus valorisant de se poser comme minorité pour pouvoir durcir son discours», juge Laurence Ossipow.

En Suisse, la baisse de la consommation de viande, qui avait marqué le pas pendant trois ans, a repris l’année passée. Selon la moyenne nationale établie en avril par l’interprofession de la filière viande, chaque Suisse en a consommé 51 kilos en 2012, un recul de 2,3% par rapport à 2011.

* «La cuisine du corps et de l’âme: approche ethnologique du végétarisme, du végétalisme, du crudivorisme et de la macrobiotique en Suisse». 1997. Neuchâtel; Paris: Ed de l’Institut d’ethnologie, Ed de la maison des sciences de l’Homme.