Style

Ora-ïto, le designer le plus haut de Marseille

Propriétaire du toit de la Cité radieuse, Ora-ïto invite chaque année un artiste à habiter les lieux. En 2016, c’est le Franco-Suisse Felice Varini qui peint ses illusions géométriques sur le bâtiment de Le Corbusier

Un pas à gauche, puis un demi en arrière. Le visiteur, les yeux plissés, semble danser un petit quadrille à la recherche de l’angle de vue parfait. Et soudain, ils lui apparaissent: deux triangles massifs d’un rouge orangé éclatant, chacun découpé de plusieurs cercles. Une géométrie hypnotisante qui paraît comme suspendue dans les airs, flottant dans la troisième dimension.

Il s’agit en réalité d’une création de l’artiste franco-suisse Felice Varini, dernier en date à investir le MAMO ou «Marseille Modulor», centre d’art contemporain de la ville phocéenne. Né il y a quatre ans de l’imagination d’Ora-ïto, jeune designer français, le lieu occupe tout le toit de la Cité radieuse, le célèbre «paquebot» d’habitations conçu par Le Corbusier au début des années 1950. Après Xavier Veilhan ou Daniel Buren, la terrasse de ce géant de béton accueille, de juillet à octobre, trois œuvres de Felice Varini «à ciel ouvert».

Maître de l’espace

L’illusion qui défie la rétine, Felice Varini en a fait sa spécialité, de Paris à Osaka, sur les façades des immeubles comme sous les plafonds des musées. Des fragments de formes, au premier abord, mais qui, en un point de vue précis, s’alignent pour composer un zigzag, une sphère, un damier. Maître de l’espace et des volumes, Felice Varini se joue des lois de l’optique pour donner un corps et une voix à chaque lieu qu’il habille.
Il n’attendait d’ailleurs qu’une chose: qu’Ora-ïto lui propose de venir «faire chanter» le toit de la Cité radieuse. «C’est une construction historique qui transpire l’intelligence. Elle a fondé une nouvelle pensée, celle de l’humain, de la meilleure manière de partager les choses et de les habiter», observe l’artiste tessinois pour qui la marque de maroquinerie Longchamp, principal mécène de l’exposition, sort un sac Pliage hommage à cette occasion.

Outre les triangles couleur vermeil, Felice Varini a zébré les reliefs du toit d’un quatuor de lignes jaune fluo, semblant se croiser dans les airs, et dessiné une spirale bicolore dans l’une des petites salles, qui accueillait autrefois un gymnase. Des choix de courbes, de couleurs et de regards que lui a immédiatement inspirés sa visite du bâtiment: «Chaque lieu a ses forces et caractéristiques. Mon séjour ici était très émouvant, je pouvais presque respirer la qualité et l’importance de cette mini-ville hors du commun.»

Ora la malice

Et ce n’est pas Ora-ïto, le capitaine du navire, qui dira le contraire. De son vrai nom Ito Morabito, fils du bijoutier Pascal Morabito, le jeune designer d’origine marseillaise, résidant désormais à Paris, entretient un lien particulier avec cette drôle de cité sur pilotis et son illustre créateur. Depuis qu’il a en a racheté le toit-terrasse dans sa quasi-totalité, en 2012, il s’est pris d’une vraie passion pour le restaurer et lui offrir une seconde vie. «C’est tout simplement ce lieu qui m’a inspiré l’idée du MAMO. Je venais déjà ici tout petit, c’est même la première place que j’ai appris à dessiner. On la trouve dans tous les livres d’architecture. Je ne pouvais pas y croire lorsque j’ai vu qu’elle était à vendre!» explique-t-il, avant d’ajouter, malicieux: «Bon, au début, je me suis bien dit que je pouvais en faire un penthouse…»

Car de malice, Ora-ïto n’en manque pas. C’est elle qui lancera sa carrière lorsque, interrompant des études en architecture à 20 ans à peine, le designer décide de détourner des objets de grandes marques et de poster ses créations virtuelles sur Internet. Un pari culotté mais couronné d’un succès quasi immédiat. Depuis, Ora-ïto a créé son label et enchaîné les mandats, passant de la conception d’une bouteille Heineken au design des cinémas Pathé en France. Des créations qui répondent toutes au même mot d’ordre: la «simplexité». Comprenez des œuvres qui ne laissent pas percevoir leur complexité, qui se feraient presque oublier.

L’élégance, l’évidence: des traits qu’Ora-ïto recherche aussi dans le domaine de l’art, qu’il aime simple et sans chichis. C’est aussi pour cela qu’il a invité la géométrie de Varini à prendre ses quartiers au MAMO. «Une œuvre, c’est comme une fille: pour que ça marche, il faut que je lie un rapport d’amour instantané avec. En expliquer le sens pendant deux heures, ça me fatigue. Dans le travail de tous les artistes que j’ai choisis, il y a cette relation immédiate, on aime ou on n’aime pas, mais quelque chose se passe. Cette exposition, un enfant de 5 ans pourrait s’y amuser!»

A 39 ans, c’est pourtant lui qui, émerveillé, déambule comme un gosse entre les lignes colorées. Si Ora-ïto ne revendique plus cette étiquette de trublion qui lui collait à ses débuts, il l’accepte tout de même dans un sourire. L’avenir de sa profession? Derrière sa silhouette frêle, le designer a un avis bien tranché sur la question: «Le design tel qu’on le pratique aujourd’hui, c’est fini, c’est mort. On a tellement produit, de choses en plastique notamment… La situation écologique est grave et on ne peut plus penser de la même manière. Le design doit être le reflet de l’époque dans laquelle on est, des technologies que l’on a, de tout le bazar qu’on a foutu.»

Aventure humaine

Etre le reflet de son temps et de son environnement, donc, voilà à quoi aspire aujourd’hui Ora-ïto. Un dialogue avec la nature qu’il a notamment pu engager du haut de la Cité radieuse. De là, il peut admirer la ville s’étendre entre les calanques et la montagne et voir les œuvres de ses artistes fouettées par le mistral. Mais le designer le rappelle, l’art du MAMO, c’est aussi l’art qu’on partage: «Avant les œuvres, il s’agit d’une aventure humaine. Dans la relation que j’ai nouée avec les habitants de la Cité radieuse et celle que j’ai nouée avec les artistes, qui m’apprennent énormément. Ils apportent cette poésie radicale qui manquait à mon travail.» Sans oublier les habitants de Marseille, qu’il a toujours en tête, puisque l’entrée au centre sera gratuite cette année. «Je suis fier de faire découvrir ces artistes à ma ville.» Et d’ajouter: «Je dois vous avouer que je compte me présenter pour les élections en tant que maire de Marseille!»

L’humour et la provocation. Après vingt ans de carrière, Ora-ïto dit cependant avoir évolué, grandi. Ses futurs projets, il les voudrait toujours plus utiles, étonnants et innovants. «J’aimerais arriver à faire ce que Le Corbusier a fait dans son temps. Et c’est pour ça que je continue. Parce que je n’ai pas encore réussi.»

A voir:
«A ciel ouvert», MAMO, Centre d’art de la Cité radieuse, boulevard Michelet 280, Marseille, www.mamo.fr


Mécène de l’exposition «à Ciel ouvert», la marque de maroquinerie Longchamp sort, pour l’occasion et en édition limitée, un sac Pliage du même nom disponible à Marseille uniquement.  Retour sur cette collaboration avec Sophie Delafontaine, directrice artistique de Longchamp et petite-fille de Jean Cassegrain, fondateur de la marque.

Le Temps: Comment est née votre collaboration avec le MaMO d’Ora-ïto?

Sophie Delafontaine: Cela fait plusieurs années que je connais Ora-ïto. Lorsqu’il exposait les œuvres de l’artiste Daniel Burren à la Cité Radieuse l’année dernière, nous avions déjà shooté notre campagne de publicité pour la collection de printemps sur le toit, avec notre égérie Alexa Chung. Il faut dire que j’adore cet endroit, l’architecture est magnifique, on est face à la mer… nous avions donc très envie de participer à ce nouveau projet.

- En quoi le travail de Felice Varini résonne-t-il chez Longchamp?

- Ce que je trouve intéressant, c’est que Felice travaille en trois dimensions. Un peu comme lorsque l’on conçoit un sac, avec ses faces, son profil, ses soufflets et ses poignées. Les proportions et les plus petits détails comptent, mais c’est le tout qui doit finalement créer une émotion.

J’aime également ce contraste entre les couleurs primaires de Felice et le matériau brut de la Cité Radieuse. La couleur reste, incontestablement, un aspect essentiel de nos produits.

- La maison Longchamp et l’art, une longue histoire?

- L’art est une passion dans la famille, cela fait partie de l’ADN de Longchamp. Ma grand-mère était entourée d’artistes et je me rends moi-même régulièrement dans les foires d’art contemporain pour découvrir les nouveaux talents et leurs créations.

Nous essayons toujours d’intégrer des artistes à notre univers, en dehors de la simple collaboration sur les produits. En les laissant investir certaines de nos boutiques, par exemple, comme avec Ryan McGinness qui a participé cette année à la rénovation de notre boutique de la rue Saint-Honoré, à Paris. Cela apporte un petit supplément d’âme tout en permettant aux clients de découvrir ces œuvres.

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