«C’est comme un rendez-vous amoureux», souffle une dame aux yeux pétillants. L’élu du cœur de la fiancée transie? L’OSR. Depuis le dernier concert du 11 mars, l’arrêt brutal de la vie musicale a plongé les mélomanes et les musiciens dans un silence douloureux.

Samedi soir, le retour au Victoria Hall était un événement hautement attendu. Même en petite formation (une grosse trentaine de musiciens), même dans une configuration publique très amaigrie (250 personnes pour 1600 sièges), la soirée respirait la fête.

L’œil humide

Malgré les nombreuses flèches et bandes bicolores collées au sol depuis les trottoirs jusqu’aux escaliers de la salle, les masques, le gel hydroalcoolique et la circulation du flux de spectateurs orientée par un personnel à visières transparentes, les regards souriaient et la joie circulait. Le directeur général Steve Roger avoue avoir eu l’œil humide pendant la répétition. «Réentendre l’orchestre vibrer, ressentir circuler l’énergie entre les musiciens, et plonger dans le bain sonore vivant, quel bien ça fait!»

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L’impatience était palpable chez les spectateurs qui se hâtaient vers leurs places, offertes pour cette reprise tant désirée. L’opération, rendue possible grâce à la mécène Aline Foriel-Destezet, sera réitérée les 8, 16 et 18 juin. Et une deuxième série de concerts est prévue les 23, 25 et 27, avec un autre programme bientôt annoncé.

Avant que les premières notes résonnent, on se demandait ce que pouvaient donner des musiciens en si petit nombre, si éloignés les uns des autres, et dans une salle au public si raréfié. C’est la question que se posait aussi l’altiste Frédéric Kirch, seul musicien happé entre deux panneaux de séparation dans le hall.

Sortie de la zone de confort

«Le bonheur de nous retrouver et de remonter sur scène est total, déclare-t-il en préambule. Nous avons tous souffert de l’impossibilité de jouer ensemble, et en public. Ce partage est notre vie. Reste à savoir ce que le dispositif de distanciation rendra au niveau acoustique et comment la cohésion de l’ensemble sonnera dans la salle, très flatteuse quand elle est pleine, qui risque de résonner en comité réduit. Mais l’exercice s’avère intéressant en nous sortant de notre zone de confort. Nous nous y adaptons.»

Il est vrai que le nombre autorisé de 300 personnes (orchestre et personnel compris) semble inadapté au volume et aux dimensions des lieux. Le Victoria Hall pourrait très facilement accueillir sans risque plus d’une à deux personnes par rangée de quatorze sièges au parterre, notamment… Sans parler des galeries et couloirs qui semblent déserts.

Jouer devant une salle si dépeuplée est ordinairement vécu comme un échec et une punition, renforcés par l’écho de la réverbération sonore. Mais dans ce cas, retrouver le chemin du bâtiment classique est ressenti comme une véritable renaissance. A la guerre comme à la guerre…

L’inquiétude, justifiée, est balayée par la puissance de la passion musicale. L’affiche, d’abord, est délicieuse: le 23e Concerto pour piano de Mozart avec le si délicat Nelson Goerner, au sommet de sa tendresse dans le fameux adagio. Et la 41e Symphonie «Jupiter», du même Wolfgang, défendue par Jonathan Nott.

De multiples facettes psychologiques

Pour le soliste, ce concert restera gravé à jamais dans sa mémoire. «On attendait tous tellement ce moment! Je suis extrêmement touché d’avoir été élu pour ce premier concert de retour. C’est un grand privilège! J’ai choisi le 23e Concerto parce que pour moi, il possède une multitude de facettes psychologiques. Avec son lumineux premier mouvement, son final plein de joie de vivre et son adagio si recueilli et sublime, c’est une des plus grandes œuvres du répertoire pour piano.»

«Bailecito plonge de son côté ses racines dans mon enfance. J’adore cette pièce, très populaire dans mon pays d’origine. J’étais si galvanisé par cette soirée et je me suis senti tellement porté par tous, que tout s’entremêlait dans ma tête en jouant. La pression d’une grande responsabilité était là, mais je me suis senti en totale harmonie avec le plateau et la salle. C’était magique.»

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La vitalité juvénile de l’orchestre, en pleine euphorie interprétative, la nostalgie du soliste dans le bis chaloupé Bailecito de son compatriote argentin Carlos Guastavino, le plaisir conquérant du chef saluant le poing serré sur la victoire du retour (We did it!…), l’ivresse du public et la chaleur de la communion en auront ému plus d’un.

L’OCG en grandeur

Du côté du BFM, l’OCG se sera trouvé dans une situation très différente le lendemain. L’orchestre au grand complet, avec une petite quarantaine de musiciens, a livré une Symphonie «Héroïque» de Beethoven pleine de grandeur, de dynamisme et de profondeur.

La scène bien occupée, à distance respectable, faisait face à une salle à moitié pleine, un siège sur deux tenu fermé par des bandes adhésives noires. On avait là le sentiment d’un concert presque normal, avec une étincelle supérieure d’électricité, attisée par le manque et les retrouvailles.

L’acoustique plus peine et l’entrain de tous ont offert au public soulagé une dynamique Ouverture de Coriolan, du même Ludwig dont les 250 ans sont à l’honneur, et le très romantique The last Spring de Grieg, tendre et chantant comme une déclaration d’amour.