Musique

OrelSan, victoire sur la ligne

Deux heures après avoir joué à l’Arena de Genève, vendredi, le rappeur se retrouvait sur la scène parisienne des Victoires de la musique pour devenir l’artiste français le plus en vue. Récit

A quoi ressemble le mainstream en francophonie? A un type harnaché, perché à vingt mètres au-dessus du sol, qui scande les noms de Mario Bros et de Bart Simpson, puis qui se définit comme «un sale gosse sur un château de sable». A un post-adolescent, cheveu trop long et mèche blanche, enfilé dans un survêtement noir de sa propre marque conçue en Suisse. A une machine faussement lasse, l’air hébété, qui prévient, au tout début de sa fatigue congénitale, qu’il doit prendre un avion privé après ce concert pour rejoindre fissa les Victoires de la musique à Paris. A un trentenaire de Caen qu’on avait enterré trop tôt après que son horrible texte «Sale Pute» avait été lu comme un appel à bastonner sa femme et qui revient, dix ans plus tard à l’Arena de Genève, devant une salle de mamans, de papas et de petites filles; elles connaissent chacune des rimes de chacun de ses textes. OrelSan, c’est l’histoire stupéfiante d’une reconquête.

On le voit après minuit, dans le poste de télévision, sur une scène très éclairée de Boulogne-Billancourt – il vient de débarquer sur le tarmac – pour recevoir deux prix consécutifs aux Victoires de la musique: meilleur album de musiques urbaines et, plus encore, meilleur artiste masculin de l’année. Avant cela, son clip pour l’hymne instantané «Basique» a lui-même été récompensé. Il s’avance dans le même vêtement qu’il portait tout à l’heure, avec son compositeur Skread en arrière-fond, il semble à la fois ne pas en revenir et s’en être déjà détaché. C’est l’une de ses forces. Toujours donner l’impression qu’il n’a pas dormi depuis dix jours ou qu’il nage dans un immense nuage cannabique; comme dans la série Bloqué de Canal + où il asseyait avec son double Gringe un personnage d’indolent spectaculaire un tapis de miettes sous les chaussettes.

Pop menaçante

Certains ont cru qu’OrelSan était au mieux un irresponsable, au pire le symptôme d’une génération incapable de considérer la part politique de toute création. «N’écoutez jamais quelqu’un qui dit du bien de moi mais écoutez toujours celui qui en dit du mal, c’est le seul qui ne me sous-estime pas», écrivait Eric-Emmanuel Schmitt. Le conseil vaut absolument pour ce rappeur trompe-l’œil, qui remercie à tout bout de champ les Chiennes de garde. Elles lui ont permis, au moment du scandale, d’apparaître sur la carte magnétique des antihéros. OrelSan s’est reconstruit avec l’album Le Chant des sirènes il y a six ans (déjà l’établissement d’une pop menaçante), avec la télévision, un film, des textes si brutalement honnêtes qu’ils relèvent davantage des masques tombés des Liaisons dangereuses ou de Festen que du tout-venant hip-hop.

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A 20h15 précises, dans cette Arena si pleine qu’il faut sauter pour y trouver de l’air, OrelSan a déjà déployé quatre musiciens impavides. La mise en scène constructiviste (de grands parallélépipèdes lumineux à la Malevitch) évoque autant Kraftwerk que Stromae. Beaucoup est dû d’ailleurs au Belge suprême, qui apparaît sur son nouvel album, La Fête est finie: une musique électronique parfois infantilisante mise au service de textes d’une noirceur bileuse. Comme tout guide de voyage, OrelSan est terre de contrastes. Il déploie des infrabasses de mariage teuton, des appels aux chorales comme «La Terre est ronde», qu’on dirait taillé pour les vestiaires de foot. Dans le même temps, il est capable de pièces de bravoure rap, d’une puissance narrative et d’une exigence littéraire qu’on n’a pas vues beaucoup en France («Notes pour trop tard», «Raelsan»).

Monde assourdissant

Incarnation hyper-talentueuse de la génération «Alors on danse», OrelSan, comme Stromae, fait le pari de jouir encore face à l’apocalypse. Sur son rap-pop décomplexé (qui lui vaut aujourd’hui de décloisonner enfin le genre hip-hop aux Victoires de la musique et de rafler le trophée majeur), il traite abondamment du sida, de l’obsession contemporaine pour la célébrité, du refus de l’âge adulte, du capitalisme néolibéral, de l’extrême droite, de la dépolitisation, des jeux électroniques comme substitut au réel, de l’alcool, des flots d’alcool qu’il faut impérativement déverser sur un monde assourdissant. Dans cette salle à blanc face à un artiste mainstream qui se souvient encore de son premier concert aux Docks lausannois, on se surprend à lire sur presque toutes les lèvres les textes d’OrelSan. Dans le chahut et la joie hypnotique du concert, la foule entonne des refrains d’une violence sans consolation.

«La fête est finie»: «Un jour, tu te demandes qui c’est ce gros porc dans la glace.» «Défaite de famille»: «J’ai déjà envisagé des cousines quitte à risquer le triso.» «Tout va bien»: «Si le monsieur dort dehors, c’est qu’il aime le bruit des voitures.» OrelSan procède par antiphrases, avec un humour cinglant, dans le souci scandaleux de dire très exactement sa propre lâcheté, sa résignation à tomber comme tout le monde amoureux d’une seule femme, avec des formules simples, basiques. Il est à prendre au pied de la lettre. Comme tout artiste. Son dernier album, un classique immédiat qui occupe les trois quarts de son spectacle, ne ressemble pas à une rédemption. Il est la réaffirmation d’une insolence. Il est de ce point de vue fondamentalement rap. La salle en redemande: «Aurélien, une chanson, Aurélien, une chanson», comme dans une fête de famille où le sarcasme n’interdit pas l’émotion.

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