Lyrique

«Orfeo» bucolique au Grand Théâtre

Le chef Ivan Ficher a présenté sa version remaniée de l’opéra de Monteverdi. Sa mise en scène et sa reconstruction de la première version se révèlent moins inspirées que sa direction musicale

Il ne manque pas de charme, l’Orfeo d’Ivan Fischer. A défaut d’une recomposition marquante ou passionnante de la première version de l’opéra de Monteverdi, la production du chef rend un hommage révérencieux au compositeur crémonais. Passé deux soirs sur la scène du Grand Théâtre, la relecture a séduit par la grâce de sa fraîcheur bucolique. Mais sa référence joliment kitsch à la Grèce ancienne ne convainc que partiellement.

Le manque d’audace du spectacle tient probablement au fait que le respect du Hongrois pour le grand Italien ne date pas d’hier. Au début des années 1960 déjà, le musicien participait depuis le clavecin à la production mythique de son maître Nikolaus Harnoncourt mise en scène par Jean-Pierre Ponnelle.

En réunissant toutes les disciplines qu’il pratique autour d’un Orfeo revisité, Ivan Fischer souhaitait imprimer un mouvement unique au mythe fondateur. Qu’en retenir? La mise en scène est légère, dionysiaque et champêtre à souhait, agrémentée de coquets ballets campagnards (Sigrid T’Hooft). On se laisse d’abord ravir par cet univers naïf et pittoresque.

Tuniques courtes et spartiates dorées

Mais ce qui se joue du drame et de la passion entre les êtres se voit gommé au profit d’une image d’Epinal antique plutôt mièvre. Les costumes d’Anna Biagiotti ne font que renforcer cet aspect arcadien, entre jupettes et tuniques courtes, spartiates dorées, et ravissantes couronnes de fleurs printanières.

On doit l’approfondissement visuel au décor d’Andrea Tocchio. Ses champs d’herbe coupés et ses bois d’automne frissonnants ouvrent le spectacle dans une vision presque odorante à force de réalisme. Et les projections de nature, nuages, ciels et palais de Vince Varga permettent de glisser d’une scène à l’autre comme en rêve. Le passage du Styx revêt une fonction symbolique plus creusée, grâce à la barque à l’aspect glacé que des éclairages frisants de Tamas Banyai mettent judicieusement en transparence dans une nuit d’encre.

Renaissance à la vie et au désir

Quant à la partition qu’Ivan Fischer a composée sur le livret initial de la scène des bacchantes, elle s’avère fidèle à l’esprit de Monteverdi. Conçue dans un mouvement bondissant et joyeux plus que puissant, tragique ou trouble. Il s’agit ici de représenter ce que le chef veut souligner: la destruction d’Orfeo préfigurant la renaissance de la vie et du désir. Cette forme de retour aux sources, débarrassée de tout drame, pourrait se concevoir dans une réalisation plus rageuse. Elle reste à la surface, comme une décoration artificielle.

Heureusement, l’orchestre du Festival de Budapest œuvre avec le talent qu’on lui connaît. Sur instruments anciens et dans une fosse relevée, la musique chante souplement. Le continuo est remarquable et les options de reprises, d’ornementations et d’articulations sont saisissantes. La vitalité instrumentale fait jaillir devant le plateau les affects que la scène étouffe.

Ivan Fischer à son affaire musicale

L’interprétation tient haut la barre, avec ces instrumentistes rassemblés dans un élan fébrile et tendre par Ivan Fischer, à son affaire musicale. Et la distribution est dominée par l’Orfeo intense et vert de Valerio Contaldo, à la diction parfaite et à l’impressionnante tenue dans ses deux solos éprouvants. L’Eurydice pulpeuse d’Emöke Barath et la messagère rayonnante et engagée de Luciana Mancini composent un très beau duo féminin devant une équipe vocale soudée où le Charon d’Antonio Abete détonne un peu, avec un timbre nasillard.

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