René Brouze, directeur du Théâtre de Beaulieu à Lausanne, annonce la couleur d'emblée: «D'ici à juillet, 10 de nos spectacles prévus sont annulés. Ce mois-ci, mon affiche ne comprend que quatre spectacles contre la dizaine habituelle. Je vais finir l'année avec un trou de 2 à 300 000 francs.» Pour ce directeur de salle privée, la cause de cette situation est simple. L'impôt sur les divertissements (14% sur les recettes brutes), qu'impose la municipalité de Lausanne aux organisateurs de spectacles, constitue un repoussoir pour ces derniers qui préfèrent miser sur Genève. A Genève, le «droit des pauvres», institué en 1930 pour «faire contribuer le plaisir au soulagement de la misère», a été supprimé lors des votations du 26 novembre, ce qui a eu pour effet immédiat de baisser les prix des spectacles et des cinémas. «La Ville de Lausanne ne se rend pas compte, qu'à terme, c'est le public qui va payer les frais de cette politique. L'offre culturelle va se rétrécir de plus en plus», s'alarme René Brouze.

Dans l'Arc lémanique, Lausanne se retrouve de plus en plus seule puisque les communes avoisinantes, qui accueillent de grosses manifestations culturelles, ont soit abandonné, soit grandement réduit leurs taxes (Nyon, Montreux, Prilly, etc.) Pour Opus One, l'un des principaux organisateurs de concerts en Suisse romande, le récent abandon du droit des pauvres par Genève ne fait qu'accentuer une situation préexistante: «La Suisse romande est peu dotée en vraies salles de spectacles capables d'accueillir de grands concerts. Malley, à Prilly, est une patinoire. Dans ce contexte, Genève avec son Arena est très attractive. Elle l'est encore plus depuis qu'elle a abandonné sa taxe. Nous avons augmenté le nombre de nos concerts dans cette ville, notamment au Grand Casino. Il est clair que la présence de taxes influence nos choix. Si nous n'avons programmé Céline Dion qu'à Zurich et pas en Suisse romande, c'était à cause des taxes romandes», explique Nathalie Meulet, responsable d'Opus One.

Même son de cloche à Jazz Classics, qui organise des concerts de grands noms du jazz dans toute la Suisse: «En prévision de l'abandon du droit des pauvres à Genève, j'ai déplacé l'an dernier sur Genève, au Victoria Hall, le concert de Sonny Rollins, prévu initialement à Lausanne. Et je ferai de même pour des artistes comme Paco de Lucia ou Oscar Peterson. Le public d'amateurs fait sans problème le trajet Lausanne-Genève. Les grands noms vont se faire rares sur Lausanne», prévoit, à regret, René Hess, l'un des responsables de Jazz Classics.

Olivier Grandjean et Claude Proz, responsables des maisons de production de spectacles Les G.O. et Helvetic Productions, confirment. Ce sont eux qui ont retiré dix spectacles de l'affiche du Théâtre de Beaulieu à Lausanne: «Nous renonçons purement et simplement à Lausanne au profit de Genève. Comment expliquer aux producteurs français une telle différence de prix entre deux villes? Nos tournées commenceront sur Genève pour ensuite tenter La Chaux-de-Fonds, Neuchâtel, Sion. Le seul aspect positif de cette situation est peut-être de nous pousser à tourner plus loin en Suisse romande», constate Claude Proz.

Les doléances des professionnels ne rencontrent pour le moment aucun écho auprès de Francis Thévoz, conseiller municipal radical en charge des finances à Lausanne. «La situation financière de Genève n'est pas comparable à celle de Lausanne. Or, par quoi remplacer cet impôt qui a rapporté 5 332 000 francs en 1999? La baisse de l'impôt sur les personnes physiques à bas revenus me semble plus urgente à faire. L'impôt sur les divertissements est un impôt sur la consommation au même titre que l'impôt sur les cigarettes: si on ne fume pas, on ne paie pas», estime le politique. Ce discours est loin de faire l'unanimité au sein même du Parti radical lausannois qui pourrait repartir ces prochains mois à l'assaut de la taxe par une pétition, avec, en ligne de mire, les élections communales vaudoises de l'automne. Odile Jaeger, élue radicale au Conseil municipal, en a fait son cheval de bataille depuis 1997: «Le récent vote genevois permet de relancer le débat. Comment justifier que les grosses institutions subventionnées d'un côté doivent verser cette taxe de l'autre? C'est ridicule.»