Livre

Orhan Pamuk passe la Turquie au scanner

Après «Le Livre noir», «Neige» et «Mon nom est Rouge», le prix Nobel de littérature 2006explore grâce à Kemal, son personnage principal follement amoureux d’une certaine Füsun, dans «Le Musée de l’innocence» tous les recoins de l’histoire turque et toutes les formes de la dépendance amoureuse

Genre: roman
Qui ? Orhan Pamuk
Titre: Le Musée de l’innocence
Chez qui ? Trad. du turc par Valérie Gay-Aksoy

Chez qui ? Gallimard, 675 p.

En attribuant le Prix Nobel à Orhan Pamuk, en octobre 2006, les jurés de Stockholm ont salué un écrivain de haut vol et, surtout, un intellectuel courageux qui, dans le monde musulman, avait été l’un des seuls à dénoncer la fatwa lancée en 1989 contre Salman Rushdie.

Et Pamuk avait ensuite osé défier un interdit majeur en Turquie, lorsqu’il reconnut publiquement la responsabilité de cette nation dans les génocides kurde et arménien – des déclarations qui, en 2005, lui valurent des menaces de mort et faillirent le conduire en prison à la suite d’un procès machiavélique.

Et parce que Pamuk est un farouche partisan de l’intégration de sa patrie à l’Union européenne, il n’est pas tendre non plus à son égard: dans un cinglant manifeste publié par El País et par The Guardian en décembre dernier, il a dit combien il était amer de voir le Vieux Continent abandonner la Turquie à ses archaïsmes. «Le rêve d’une Europe idyllique s’est évanoui. Admettre que l’on a perdu cet espoir serait aussi dévastateur que de voir se rompre les liens avec l’Europe, alors personne n’a le courage de le dire» écrit Pamuk. Et, à propos de la France, il ajoute: «Au cours du siècle écoulé, l’élite turque l’a toujours prise pour modèle. Alors, la voir devenir depuis bientôt cinq ans le pays le plus farouchement opposé à l’adhésion de la Turquie a été une grande désillusion et un crève-cœur.»

Et lorsqu’on lit les romans de Pamuk, on comprend mieux son désenchantement: de livre en livre, il ne cesse d’enjamber le Bosphore en jetant des ponts entre l’Occident et l’Orient, en confrontant leurs différentes cultures, en les éclairant mutuellement dans une œuvre merveilleusement métissée. «Je fais des collages, explique Pamuk. Chacun de mes romans est né d’idées volées sans honte aux expérimentations de la littérature européenne et américaine. Mais je puise aussi dans les mythologies de l’islam et dans les récits classiques de la Turquie, des récits que j’associe toujours à des techniques et à des motifs contemporains.»

Ces brassages des sensibilités et des traditions font la richesse de l’œuvre de Pamuk, une alchimie imaginaire qui a donné naissance au Livre noir, à La Vie nouvelle, à Mon nom est Rouge ou à Neige.

Kemal, le narrateur du Musée de l’innocence, a 30 ans. Né chez les riches – son père roule en Chevrolet avec chauffeur –, il vit dans la Turquie encore très rigide des années 1970 et, comme de nombreux héros de Pamuk, il s’est initié à la magie de l’Occident où il a fait ses études. Quant à Sibel, sa promise, elle a suivi des cours à la Sorbonne et ils ont décidé de se fiancer en grande pompe au Hilton d’Istanbul.

Parmi les invités, il y aura un certain Orhan Pamuk – «l’auteur de notre livre» – auquel Kemal, trois décennies plus tard, racontera sa vie. Une vie dont les quatre-vingt-trois chapitres du Musée de l’innocence sont la chronique minutieuse.

Ce genre de pirouette est fréquent chez Pamuk, qui aime se mettre en scène et sortir du trou du souffleur pour montrer qu’il n’est pas dupe des histoires qu’il raconte. Celle-ci va nous parler d’amour sur des centaines de pages et débute comme une romance un peu kitsch. Le 26 mai 1975, quelques semaines avant ses fiançailles, Kemal connaît «le moment le plus heureux» de sa vie: dans sa garçonnière des quartiers chics, il batifole entre les bras d’une fille de 18 ans. Mais cette fille n’est pas Sibel… Non, celle dont il butine tous les sucs jusqu’à l’extase s’appelle Füsun, une lointaine cousine croisée par hasard dans une boutique. Mais les conventions sociales l’emporteront et Kemal se fiancera avec ­Sibel, bien qu’il aime Füsun à la folie.

Pamuk reprend à son compte tous les codes du mélo romantico-hollywoodien et il en joue ironiquement avant de passer à un registre beaucoup plus tragique dans ce récit où les tourments d’une passion impossible s’attisent comme un feu dévastateur. Car Füsun va disparaître et Kemal, brûlé vif sur son bûcher, finira par rompre ses fiançailles pour la traquer nuit et jour à travers Istanbul. «La souffrance amoureuse se niche au plus profond de notre être, nous attrape par notre point faible, se lie et se cramponne solidement à toutes nos autres douleurs, se ramifie et se propage dans tout notre corps et notre existence comme si rien ne pouvait l’arrêter», écrit Pamuk, dont le narrateur retrouvera ­Füsun dans l’appartement de ses parents où il s’invitera trois ou quatre fois par semaine, pendant sept ans. Mais seulement pour croiser son regard. Seulement pour épier ses gestes et respirer son parfum. Car la belle Stambouliote est maintenant mariée et Kemal devra se contenter de vivre un amour platonique qui, sous la plume de Pamuk, prend des allures de pure démence: chaque soir, Kemal ne cesse de dérober le moindre objet, le moindre mégot de cigarette – 4213 au total! – sur lequel Füsun a posé la main, un butin dérisoire que ce cleptomane fétichiste entasse dans sa garçonnière transformée en «musée de l’innocence», un lieu «fondé pour vivre avec les morts».

On peut donc supposer que le roman finira mal. Comme si l’amour et la mort se conjuguaient sur la même partition, tantôt enchantée, tantôt dramatique, dans cette Turquie des années 1970 dont l’auteur du Livre noir scanne tous les soubresauts, jusqu’au coup d’Etat militaire de 1982. Un roman superbe, où Pamuk réussit un exploit: décliner toutes les formes de la dépendance amoureuse, et rien d’autre, sans jamais lasser son lecteur.

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L’avis de l’écrivain

«Le Musée de l’innocence est mon romanle plus tendre et celuiqui abrite le plusde patience et de respect pour les gens» Orhan Pamuk, lors de la parution de son livre en Turquie en septembre 2008
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