Ornette chuinte. Il a le sifflé zozotant d'un môme de quartier. Quartier nord de Fort Worth, Texas, où il voit la nuit un jour de 1930. Trois quarts de siècle plus tard, il s'assied sur un canapé ocre aux lignes pures, dans un loft de Manhattan. Tout autour, sur ce parquet vide de musée contemporain, des toiles abstraites, une statuaire africaine. Texas, New York. La trajectoire accélérée, initiatique, du dernier cador (avec Sonny Rollins, oui, mais sans calypso) du saxophone américain. Un petit corps sans chair et des yeux tempête qui vous détrempent de l'intérieur. Ornette souffle dimanche à Montreux.

Il faudrait maintenant digérer le free jazz. En 1960, quand Coleman enregistrait un album pour Atlantic nommé Free Jazz, avec deux quartettes en stéréo qui improvisaient comme deux hommes seuls, la critique officielle s'offusquait au mieux, et au pire se tordait de rire. Les gens comprenaient gratuit au lieu de libre, quand ils lisaient free. On criait à l'assassinat du swing. A l'intellectualisme. Les Blancs s'indignaient de ces Noirs qui refusaient l'Afrique heureuse, rythmée, dansante. Ornette arrivait, avec quelques autres (Albert Ayler, Cecil Taylor, la trinité), en costard clair de beatnik barbu. Un usurpateur.

Faire taire la rumeur

Quatre décennies après, il ne s'en est pas remis. Il vous parle des bastonnades, des haines opaques. «Ils prenaient mon saxophone, le jetaient à terre et me mettaient des coups simplement parce qu'ils ne supportaient pas ma musique.» Ornette vous regarde alors d'en haut. Il fomente des théories de physicien nucléaire - son concept d'harmolodie - pour justifier a posteriori les sons invoqués et faire taire la rumeur de supercherie. Il faudrait revenir à la musique. A «Lonely Woman», cette chanson qui parle au fond de sa mère, mater dolorosa aux poulets embrochés. Une composition de fanfare néo-orléanaise, de blues insalubre. Et de détresse limée.

«C'est l'inouï que je cherche. Quand un type vient m'écouter en concert, je veux qu'il en ressorte avec un cerveau neuf.» Le tremblement de nerf. Ornette s'amuse. Il demande aujourd'hui 50000 dollars par concert - c'est son fils, son batteur, qui fixe le tarif. Parce que Keith Jarrett exige lui aussi une fortune. Et que, franchement, un Ornette pèse au moins dix Keith. Pas un jazzeur, dans ce qu'on nomme l'avant-garde (de John Zorn à Steve Coleman), qui n'omette chaque matin de rendre tribut au père Ornette. Son influence ne se questionne plus.

Il a enregistré plusieurs dizaines d'albums (en funk, en marocain, en symphonique, en quartette surtout), les poètes (Burroughs) ont misé leur plume sur son alto; les gouvernements de Washington lui ont offert des bourses, des médailles, ils lui ont répété que le passé c'était le passé et qu'un homme de sa trempe aurait dû se trouver instantanément au panthéon de la nation. Mais Ornette n'oublie pas qu'il a fallu cent triomphes européens pour que son pays se rabroue. Il n'oublie pas la ségrégation, son job de liftier à Los Angeles, la subversion épuisante d'une vie en marge. Il n'oublie rien. Et sa musique, l'une des plus sulfuriques de notre siècle, du précédent, se lit comme un ultime aide-mémoire.

Soirée hommage à Nesuhi Ertegun. Avec Ornette Coleman et Sergio Mendes. Sa 1er juillet, 20h30. Auditorium Stravinski. Montreux Jazz Festival. http://www.montreuxjazz.com