Le mythe d’Orphée n’a pas fini de nous bouleverser. Ce demi-dieu trop fragile, désespéré à l’idée de perdre sa bien-aimée, nous renvoie à nos propres fragilités. Le poète Alessandro Striggio et Claudio Monteverdi l’ont bien compris. Ils en ont tiré une «fable en musique» (favola in musica) à l’expressivité poignante. Créé il y a plus de 400 ans, en 1607 au palais des Gonzague à Mantoue, L’Orfeo est considéré comme le premier grand opéra de l’histoire.

Ce qu’il y a de plus étonnant dans cette fable, c’est qu’Eurydice (fiancée d’Orphée) meurt deux fois. La première fois, la nymphe est mordue par un serpent – c’est une mort accidentelle. La deuxième fois, elle meurt à cause d’Orphée. Le demi-dieu s’est retourné pour la voir alors qu’il avait l’interdiction formelle de le faire. Cet instant fatidique, Robert Carsen le montre à merveille dans sa nouvelle production à l’Opéra de Lausanne.
A l’arrière-plan, on voit des silhouettes noires dans le Royaume des Ombres. Les sbires de Pluton lèvent le doigt en signe d’interdit. Proserpine, l’épouse de Pluton (ici Delphine Galou), accompagne de son regard implorant Orphée tandis que celui-ci tire Eurydice des ténèbres. Mais l’amoureux commet l’erreur fatale. Eurydice s’effondre une nouvelle fois et retourne au monde des enfers sitôt barricadé par un rideau de fer.

Liesse surjouée

Très attendu, cet Orfeo de Robert Carsen marque le retour du metteur en scène canadien à l’Opéra de Lausanne où il faisait ses débuts professionnels il y a trente ans, avec Ariane à Naxos de Strauss. On y retrouve sa marque de fabrique: élégance des décors, soin porté à l’esthétique sans trahir le récit. Or, les premier et deuxième actes paraissent un peu décoratifs, trop esthétisants.

Sitôt après le «Prologue», le rideau s’ouvre sur un plateau jonché de fleurs riantes. Bergers, bergères et nymphes s’abandonnent à la liesse pour célébrer les noces d’Orphée et d’Eurydice. Les costumes aux teintes pastel (signés Petra Reinhardt) et les éclairages colorés (tirant vers le fluo) ont beau refléter une joie printanière, le jeu des danseurs et choristes versent parfois dans la maladresse. Ces roulades par terre et éclats de joie un peu forcés miment plus la situation qu’ils ne l’incarnent. Oui, on a bel et bien une tribu de jouvenceaux et jouvencelles ivres de plaisir, mais cette naïveté-là frise l’afféterie.

La suite du spectacle nous emmène bien davantage au cœur de l’action. Fumées blanches d’outre-tombe, plan d’eau noir: l’absence de toute vie traduit bien l’état d’âme du héros. Il y a de très beaux effets visuels, avec des plans ouverts, des éclairages latéraux riches de mystères. On regrette que le ténor Fernando Guimaraes ne soit pas meilleur comédien (cette façon de s’accrocher à sa cithare, les gestes pas très naturels lorsqu’il entre dans la barque), car on s’identifierait encore davantage à son personnage. Mais l’émotion est là, et sitôt qu’Orphée a perdu Eurydice une deuxième fois, il lui faudra affronter une nuit hivernale (autant dire un cœur en hiver…) avant d’être sauvé par son père Apollon. Cette deuxième partie est de loin la meilleure, portée par la fluidité des séquences, le travail sur les lumières (réalisé par Robert Carsen) et le récit d’une séparation cruelle.

Continuo fleuri et cuivres de l’enfer

Si Robert Carsen nous aura surpris davantage ailleurs (mais le livret de L’Orfeo reste assez mince en péripéties), son spectacle brille par son élégance. On sent une connivence avec le chef-claveciniste Ottavio Dantone dans la fosse. S’appuyant sur une nouvelle édition critique, celui-ci parvient à transmettre l’esprit «monteverdien» aux musiciens de l’Orchestre de chambre de Lausanne. Les cuivres sombres (trombones, cornets) ponctuent le monde des Enfers tandis que flûtes et cordes rythment les danses printanières. Le continuo fleuri (harpe, archiluths, clavecin…) accompagne le recitar cantando de Monteverdi si expressif avec ses perles de chromatismes et de notes répétées.

Jeunes voix baroques

Le ténor portugais Fernando Guimaraes convainc sans toutefois rejoindre le panthéon des plus beaux Orphée. Cette voix droite, un peu mince, sans vibrato, sied bien à l’univers baroque, mais elle manque un peu de projection et d’onctuosité. On a là un bon chanteur qui maîtrise les inflexions de la phrase monteverdienne (notes répétées, ornements); c’est au moment de la séparation avec Eurydice qu’il se montre le plus émouvant. L’Italien Anicio Zorzi Giustiniani (plus à l’aise scéniquement) possède un très joli timbre en Premier Berger; on aime ses duos avec Alessandro Giangrande (Second Berger). Josè Maria Lo Monaco campe une Messagère aux magnifiques accents éplorés. Delphine Galou personnifie avec conviction Speranza et Proserpine (l’épouse de Pluton). L’Euridice de Federica Di Trapani respire une grâce juvénile, tandis que la basse française Nicolas Courjal joue de son timbre un peu rocailleux pour illustrer la noirceur de Charon et de Pluton en particulier.

Sans les chœurs de l’Opéra de Lausanne, cet Orfeo ne serait pas aussi vivant. On apprécie les réparties entre groupes féminins et groupes masculins dans la première partie, en contraste avec l’atmosphère de déploration dans la seconde partie. L’alternance de la lumière et des ténèbres sur le plateau traduit les états d’âme du héros qui n’a plus que le secours de son père, Apollon, pour espérer contempler l’image d’Eurydice dans les cieux. La fin de l’opéra paraît d’ailleurs étrangement abrupte. Mais à l’époque de Monteverdi, on ne s’attardait pas sur des dénouements interminables. Point d’agonie ou d’hypertrophie des sentiments. Cette concision fait encore et toujours la force de son art.


«L’Orfeo» de Monteverdi, à l’Opéra de Lausanne. Me 5 octobre à 19h, ve 7 à 20h, di 9 à 15h, me 12 à 19h. Rens. www.opera-lausanne.ch