Genre: roman
Qui ? Anne Weber
Titre: Vallée des merveilles
Seuil, 224 p.

Un homme qui a «à peu près tout perdu ce qu’on peut perdre: travail, maison, femme, enfant, livrets d’épargne, cheveux»: tel est, au début du roman d’Anne Weber, celui que «nous» appellerons Milan, puisque, dit la romancière, «aucun nom ne semble mieux lui convenir», avec ses yeux gris clair et son nez en forme de sabre. Milan est tourmenté par une mauvaise colère, contre le monde, contre lui-même. Il a cherché refuge dans une petite ville de pêcheurs du Finistère nord, entretenant avec ses semblables des rapports minimes. Une inconnue, un jour, dans la rue, l’embrasse sans rien dire et s’en va, souveraine. «Nous» l’appellerons Lynx, car elle voit tout dans le détail et entend trop bien. Il la recherche: pour l’insulter, l’aimer, la rejeter? Il ne sait pas. De quel droit a-t-elle fait irruption dans sa solitude? Il la retrouvera, et avec elle, la vie qui l’avait abandonné. Une brève rencontre, qui tient du conte de fées promis par le titre. Mais cela aussi, il va le perdre. Alors, Orphée moderne, Milan franchit l’Achéron pour reprendre Lynx au royaume des morts.

Auteur bilingue

Vallée des merveilles porte en sous-titre: «Version française établie par l’auteur». Anne Weber est née en Allemagne en 1964. Elle vit en France depuis longtemps. C’est un des rares cas d’auteur bilingue: non seulement elle écrit dans les deux langues, mais elle traduit – ou adapte – chacun de ses livres dans l’autre idiome. Peut-être est-ce ce bilinguisme qui donne à sa langue la sobriété élégante qui est sa marque. Vallée des merveilles , qui a été écrit en allemand, est annoncé chez Fischer à l’automne 2012 sous le titre Tal der Herrlichkeiten . Dans ce huitième ouvrage paru en français, Anne Weber prend de grands risques, cheminant sur une crête d’où elle pourrait vite tomber dans un romantisme de gare. Elle y échappe avec une sorte d’innocence. Le début n’augure en rien de l’envolée finale. C’est d’abord vue d’en haut, avec finesse, la déprime ordinaire d’un homme brisé, dans une ville marquée par le chômage et l’alcoolisme. La vie de province est rendue avec une grande économie de moyens, par des images très justes. Milan y mène une vie de poisson, «en zig-zag, muette et aux yeux ronds».

La quête de Lynx le ramène à Paris. Il s’approche d’elle par cercles concentriques, le long de la Petite Ceinture, puis sur les traces de Max Jacob, à Drancy, là où le poète a été détenu. La rencontre amoureuse – les deux nuits des amants, minutieusement décrites – navigue dans des eaux littéraires dangereuses et échappe au kitsch avec une grâce de légende. Tout comme ce qu’on apprend de la vie de Lynx, sage sage-femme, figure solaire dans son halo de cheveux blonds, et de sa disparition absurde, sitôt trouvée. A nouveau dépouillé de tout, Milan retourne à la violence de la mer, dans une glaciation intime. «La mort est une question de croyance», lui dit un perdu comme lui, féru des écrits de Lacan. Il s’engage alors, autre défi pour la romancière, sur le chemin qui mène à la vallée des morts. Et cela aussi, Anne Weber le réussit, dans un alliage de réalisme et de fantastique. Il reviendra, seul, de ce voyage onirique, après avoir revu sa mère, son ex-femme, son amour aussi, mais lointaines, inatteignables. Il aura pourtant découvert «ce que signifie vivre et mourir». Le livre s’achève sur une «glorieuse promesse»: dans le monde des vivants, quelqu’un peut-être, a besoin de lui. Et, miracle de la littérature, on y croit.