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Orson Welles joue Shakespeare

L’auteur de «Citizen Kane» emprunte à Shakespeare un personnage récurrent, Falstaff. Il consacre à cet hédoniste truculent, à ce soiffard impénitent, à ce libre penseur trahi, un film alliant farce paillarde et tragédie

Genre: DVD
Qui ? Orson Welles (1965)
Titre: Falstaff
Chimes at Midnight
Chez qui ? Films Sans Frontières

O rson Welles était encore au berceau lorsqu’il est tombé dans la marmite de Shakespeare. Enfant, il adapte déjà les tragédies du barde pour son théâtre de marionnettes. Au cours de sa vie mouvementée, il a mis Shakespeare en scène, l’a joué et adapté. Pour la jeune télévision, en 1953, il interprète sous la direction de Peter Brook un roi Lear d’une puissance défiant l’imagination.

Quand il évoque son idole, le cinéaste titanesque se fait modeste: «Tout metteur en scène qui monte une pièce de Shakespeare ou dirige un film shakespearien, tout acteur qui joue dans une pièce ou un film shakespearien ne peut rendre qu’une petite partie de Shakespeare, parce qu’il était le plus grand homme qui ait jamais vécu, et que nous sommes de pauvres taupes travaillant sous la terre.»

Pour le grand écran, il adapte deux pièces, un Macbeth (1948) barbare, un Othello (1952) solaire. Falstaff procède d’une approche différente. Le cinéaste a organisé son film autour d’un personnage secondaire, Falstaff, qui traverse quatre pièces, Richard II, Henry IV, Henry V et Les Joyeuses Commères de Windsor. «Il n’y a pas un mot de moi, le dialogue est entièrement de Shakespeare. J’ai simplement fait une mosaïque des répliques des différentes pièces», explique le cinéaste.

Le financement de Falstaff s’avère ardu. Orson Welles finit par trouver des fonds en France, en Espagne et en Suisse. Le tournage de ce sujet intrinsèquement anglais a lieu en Espagne, «le seul pays qui ignorait que le noir et blanc n’était pas commercial».

Avec la Catalogne comme décor plutôt que le Shropshire, avec un budget de quelque 800 000 dollars pour un film en costumes qui en exigerait sept fois plus, pestant contre l’impéritie des techniciens espagnols, ­Orson Welles déploie des trésors d’ingéniosité. Un montage savant lui permet de faire croire qu’il y a des milliers de combattants sur le champ de bataille, alors qu’il n’a jamais disposé que de 180 figurants. Ses deux vedettes, Jeanne Moreau et John Gielgud, ne sont disponibles qu’une pincée de jours: il recourt massivement aux doublures.

Orson Welles s’attribue forcément le rôle-titre. Lui qui, trouvant son nez ridiculement petit, n’a jamais tourné de film sans enfiler de pif postiche a opté pour une fraise vérolée qui, ajoutée à une puissante bedaine (naturelle), témoigne des libations et des bombances qui ont rythmé la vie de Falstaff. Au coin du feu, avec son compère maître Shallow, le vieux bouffon évoque les grandes heures qu’il a connues et les «carillons de minuit» (les Chimes of Midnight du titre original) qu’il a entendus.

Falstaff est un joyeux drille tiraillé entre la couardise et l’honneur. Il tutoie quotidiennement la bouteille, vit de rapines obscures, court la ribaude et règne, débonnaire, sur une cour de gueux, de tire-laine et de soiffards. Au sein de cette très bonne et très joyeuses troupe, Hal, fils du roi Henry IV, n’est pas le dernier à lever son hanap.

Mais le jour de son couronnement, Hal rejette Falstaff, son vieux compagnon, son mentor. Il abjure la liberté, renie l’amitié, souscrit à l’ordre moral. Falstaff en meurt de chagrin. «Falstaff est un homme représentant une vertu en train de disparaître, la bonté, mais son combat est perdu d’avance. C’est le personnage auquel je crois le plus, l’homme le plus entièrement bon de toute la littérature mondiale», dit Orson Welles.

Reconduisant le baroquisme élisabéthain, Welles panache l’épique et le dérisoire, la farce et la tragédie, la truculence et la mélancolie. Falstaff arpente le champ de bataille, dénonçant l’absurdité de la guerre: «Qu’est-ce que l’honneur? De l’air…» Hédoniste et subversif, il se pose naturellement en porte-parole du cinéaste.

La construction non chronologique, les limites du système D, la dimension rhapsodique et la puissance intimidante du verbe shakespearien ne facilitent pas l’accès à l’œuvre. Falstaff se mérite, se dévoile lentement pour se révéler dans sa glorieuse puissance.

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Orson Welles

«Shakespeare étaitle plus grand homme qui ait jamais vécu,et nous sommesde pauvres taupes travaillantsous la terre»
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