CINEMA

Orson Welles, panique mythique

Le sociologue Pierre Lagrange décortique la panique provoquée par «La Guerre des mondes». Cette adaptation radiophonique avait révélé le metteur en scène.

La conquête de Hollywood grâce aux Martiens. Orson Welles a dû sa première gloire à l'adaptation pour la radio de La Guerre des mondes, de H. G. Wells. Surtout en raison des réactions de peur que cette pièce radiophonique a provoquées. La panique de La Guerre des mondes est devenue célèbre, elle a alimenté d'innombrables d'analyses sur le pouvoir des médias. 

Panique, vraiment? Dans son nouveau livre, le sociologue français Pierre Lagrange propose une relecture décapante de ce célèbre canular. Chercheur associé au CNRS, il s'est spécialisé dans les parasciences, étudiant notamment les chasseurs de soucoupes volantes.

La Guerre des mondes a-t-elle eu lieu? inverse le point de vue: ce n'est pas la panique – modeste – suscitée par l'émission de Welles qui est importante, mais le fait que cet événement a été surévalué au-delà de toute mesure au fil des décennies, devenant un «mythe rationaliste».

Roosevelt au micro

Le 30 octobre 1938 à 20 h, comme tous les dimanches, les auditeurs écoutent NBC, mais zappent au moment d'un air d'opéra, à 20 h 12. Sur CBS, ils entendent un bulletin d'information relatant la chute d'un objet curieux dans le New Jersey. Un astronome est convoqué à l'antenne. Le programme dévoilera que la fusée a libéré des créatures venues de Mars et que celles-ci sèment la désolation. Au micro se succèdent des scientifiques, des militaires, et même Roosevelt.

De nombreux auditeurs prennent ces nouvelles au sérieux. Les centraux téléphoniques des polices et de CBS sont pris d'assaut. Certains fuient leur logement. La police demande l'interruption du programme, qui n'aura duré qu'une heure. Le lendemain, Orson Welles se dira surpris par de telles réactions, car tout indiquait qu'il s'agissait d'une dramatique, à commencer par les programmes de radio.

Pas de mort

Voilà pour le résumé. Mais dès le 31 octobre – jour de Halloween, raison du choix de la troupe de Welles –, l'histoire prend une tout autre ampleur. Les journaux frémissent de «témoignages». Le plus connu dit qu'une femme se serait empoisonnée dans sa salle de bains par peur d'être violée par les Martiens. Embouteillages monstres, violences, suicides et fausses couches: la panique devient géante. Les éditorialistes fustigent la naïveté, voire la stupidité du public.

Sauf qu'il n'y eut aucun mort, et que les seuls embouteillages étaient provoqués par les ambulances ou les pompiers appelés par les auditeurs transis. Selon une estimation, six millions d'Américains ont écouté CBS, et un million auraient cru à ce qu'ils entendaient. La grande majorité a compris de quoi il s'agissait en regardant dans le journal ou en se renseignant. On est loin d'une Amérique jetée sur les routes par sa terreur des Martiens.

Cette image restera pourtant dans les mémoires. En 1968, un journal de Boston recueille une pléthore de souvenirs sur des scènes de folie en ville… avant de se rendre compte que CBS n'était pas diffusée sur Boston ce jour-là. La peur de 1938 sera sans cesse évoquée durant l'affaire des soucoupes, qui commence neuf ans plus tard.

Une nouvelle réalité

Tous les biographes d'Orson Welles, y compris André Bazin, relateront un affolement général. La panique est devenue elle-même une rumeur. Les intellectuels la racontent avec aussi peu de recul que les auditeurs de 1938 n'en ont eu, constate Pierre Lagrange.

Pourquoi? Parce qu'après coup il est toujours facile de se considérer comme un rationaliste face à la masse populaire. «Nous ne sommes jamais si dépourvus de sens critique que lorsque nous évoquons le manque de sens critique des autres», résume l'auteur, pour qui cette rumeur en dit long sur notre rapport à la science – n'oublions pas que la troupe de Welles évoquait des confirmations pseudo-scientifiques.

La science ne réduit pas les incertitudes, elle en crée toujours de nouvelles. Le public «naïf» ne fait que composer avec cette nouvelle réalité. Lagrange retourne ainsi le cliché opposant une élite rationnelle à une populace qui gobe n'importe quoi: «Ce sont les rationalistes qui sont superstitieux en croyant que la science, comme une amulette, va les protéger de tout contact avec la réalité et faire disparaître toute forme de risques. Ce sont les auditeurs de Welles et les amateurs de soucoupes qui ont compris que le monde est une expérience continuelle.»

Un véritable canular?

Reste une question. L'émission de la troupe de Welles fut-elle vraiment un canular, donc préméditée? Pierre Lagrange en doute. Il rappelle que la forme de l'émission, des bulletins, fut choisie par dépit, parce que le scénariste Howard Koch ne voyait plus comment adapter le roman de Wells. En plus, ce soir-là, Koch se coucha très tôt. L'aurait-il fait s'il y avait eu complot médiatique? Reste que Welles y a gagné la possibilité de réaliser Citizen Kane. Et les intellectuels auront été piégés par une autre rumeur – qui a commencé le lendemain, précise Pierre Lagrange dans sa passionnante analyse.

Pierre Lagrange, «La guerre des mondes a-t-elle eu lieu?» Robert Laffont, 352 p. L'ouvrage contient le script intégral de la pièce.

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