Ils ne pouvaient tomber au meilleur moment. Tandis que la chronique francophile, pour cause de film apologétique, ressuscite les outrages gastronomiques de François Mitterrand, Ortolan publie son premier disque. Et la galette a la saveur des petits os que l'on écrabouille sous cape. Quintette lausannois, émanation oulipienne du collectif Rue du Nord, Ortolan réunit somme toute une brochette de jolis oiseaux, grassouillets du point de vue sonore. Chef de bande, le clarinettiste Benoît Moreau trafique des compositions dont il exige qu'elles se fichent en l'air à la cinquième mesure. Fils de John Zorn et d'Eric Dolphy (peut-être aussi de John Cage pour les alvéoles silencieuses), Moreau parvient à sensualiser sa quête de timbres, son adoration pour les jeux d'espace et les courses détraquées.

Première publication du label Disques Rue du Nord, à laquelle devraient succéder bientôt des productions du collectif et un album du souffleur valaisan aux yeux sidéraux Yannick Barman, l'objet Ortolan témoigne en gros de la maturité de cette petite scène vaudoise. Branchée à plein sur Manhattan et sur l'ailleurs, mais sérieusement enracinée dans une Suisse européenne. Ortolan se lit d'abord dans ses effets de respiration. Une seconde clarinette, celle de Laurent Bruttin, mais aussi le saxophone alto de Laurent Waeber, confèrent au projet l'haleine fraîche des Unit du free jazz. Celui de Cecil Taylor, d'Albert Ayler, mais aussi, plus proche, celui d'Akosh S auquel on pense souvent dans l'usage chorégraphié de l'écriture.

La batterie de Luc Müller, clinquante. La densité du contrebassiste Dragos Tara (quelque chose entre Greg Cohen et Art Davis), qu'on a connu quand il jouait encore du rock'n'roll avec des amis. Ce bataillon d'improvisateurs fascine. Il est à suivre.

«Ortolan» (Disques Rue du Nord). http://www.ruedunord.org