Insultes, blasphèmes, jurons: chaque semaine de l'été, «Le Temps» repart à la découverte de ces mots qui réjouissent tout autant qu’ils blessent.

Episodes précédents:

On ne va pas se mentir: le capitaine Haddock est le personnage le plus intéressant de l’univers de Tintin. Parce que c’est un enfant de Saturne: il a la mélancolie furieuse, des feux de Saint-Elme lui parcourent les nerfs, et il colmate ses failles au Loch Lomond.

Mais surtout, le capitaine Haddock nous accroche parce que ses colères et leurs déluges de mots font se rouler par terre n’importe quel lecteur, même s’il n’a pas tout à fait entre 7 et 77 ans. Albert Algoud, dans son Haddock illustré (première édition en 1988), en avait dénombré un peu plus de 220, de ces formules: «Ectoplasme! Bachi-bouzouk! Ostrogoth! Capitaine de bateau-lavoir! Crétin des Alpes! Flibustier! Jocrisse! Mérinos mal peigné! Protozoaire! Zigomar! Catachrèse!» – ou encore le fameux «Zouave!», la seule insulte qui fasse sortir Tournesol de ses gonds.

Le choix des mots

Des insultes? Voire. Si, en tout cas depuis le XIXe siècle, zouave, au-delà de sa signification militaire (les zouaves étaient des troupes coloniales algériennes), signifie également «pitre», quid d’oryctérope, ou de protozoaire? C’est plutôt mignon, un protozoaire, non? Autrement dit, ce que Haddock nous fait toucher du doigt ici, c’est que l’injure n’est pas qu’une affaire de mots, mais aussi de contexte, d’énonciation: si l’on comprend que Haddock agonit son prochain, c’est parce qu’Hergé nous le montre dans une posture particulière (il est en colère contre quelqu’un ou quelque chose), et que nous voyons de temps à autre les cibles offusquées de ses éructations, de Piotr Szut à Séraphin Lampion. D’ailleurs, Hergé lui-même expliquait, dans un entretien à l’ORTF de 1964, que les jurons de Haddock «n’avaient rien de monstrueux. J’ai choisi ces mots pour leur sonorité. Ce n’est que dans la bouche du capitaine qu’ils prennent une allure vraiment violente.»

C’est un fait: jurer, c’est une forme de catharsis. Ce qui fait la spécificité du capitaine, c’est d’ajouter à ce plaisir un peu brutal la délicieuse sophistication de faire rouler des mots rares dans sa bouche.