Théâtre

Oscar Wilde, le jeu de l’amour et du pouvoir

A Genève et partout en Suisse romande, Pierre Bauer adapte et monte «Un Mari idéal» d’Oscar Wilde. Un texte de haut vol sur la lutte entre probité et pouvoir politique sous le regard d’une femme vertueuse et exigeante

«Les femmes sont faites pour être aimées, non pour être comprises.» «J’adore parler de rien, c’est la seule chose que je connaisse un peu.» «Pour gravir les plus hautes montagnes, si un homme doit marcher dans la boue, il marchera dans la boue.» Ou encore: «Rien n’est plus dangereux que d’être trop moderne. On court le risque de se démoder d’un seul coup.» Un Mari idéal, comédie en quatre actes d’Oscar Wilde à voir en tournée en Suisse romande, vaut déjà pour ces bons mots qui réjouissent le public. L’auteur irlandais, qui se définit lui-même comme «celte et non anglais», connaissait parfaitement la société victorienne avec qui il entretenait un rapport de fascination-irritation. Ses formules griffent donc autant qu’elles caressent.

Mais ces perles écrites en 1895 ne seraient rien sans des acteurs suffisamment raffinés pour les porter. Le metteur en scène et adaptateur du texte, Pierre Bauer, a parfaitement réussi la distribution. En tête, Georges Grbic excelle dans un jeu difficile qui consiste à faire briller ces bijoux d’esprit sans perdre de vue le poids de leur contenu. Car derrière le clinquant du verbe, Un Mari idéal parle de sujets graves et toujours actuels. D’un côté, l’ascension politique et son inévitable corollaire de corruptions et de compromissions. De l’autre, la projection de perfection d’une femme sur son mari et le nécessaire pardon. Du lourd, donc, qui nécessite des acteurs à l’aise dans les registres mondain et profond.

Georges Grbic, que l’on voit trop peu sur les scènes romandes, est redoutable dans ce double jeu. Dans un décor d’époque avec colonnades, rideaux cramoisis et ­sofas tendus de velours (scénographie de Stéphane Le Nedic), le comédien romand est d’abord Lord Goring, dandy qui promène son ennui dans les salons et taquine les femmes sans conviction. C’est à lui que l’on doit les formules les plus acides sur les faux-semblants de la société londonienne.

Mais il est aussi un ami véritable et sensible, lorsqu’il s’agit de sauver le mariage du couple Chiltern. Alors, il trouve les mots pour adoucir la colère de l’épouse vertueuse (Virginie Meisterhans, intense) qui réalise que son mari, Sir Robert, déjà sous-secrétaire d’Etat à 40 ans et promis à une place de ministre (Yves Jenny, joliment dépassé), ne présente pas le parcours sans tache qu’elle lui a toujours prêté. C’est que, tempère Lord Goring, «des secrets inavouables, il y en a à l’origine de toutes les grandes fortunes». Oui, mais quelqu’un qui ment, est-il encore digne d’être aimé? rétorque Lady Gertrude. Ripostes finales du dandy relativiste: «Les mensonges des uns sont les vérités des autres.» «La vie ne saurait être comprise sans pardon.»

Avec le brillant Oscar Wilde, on passe ainsi de la lucidité d’un Courteline à la compassion d’un Victor Hugo. Avec, pour les deux genres théâtraux, le même brio. Seul le début de la pièce pèche par mollesse: beaucoup de babil, peu d’enjeu. C’est qu’il faut sans doute montrer aussi l’inanité des mondanités. Mais dès la déclaration de guerre de Mrs Cheveley (Natacha Koutchoumov, jubilant dans ce rôle de la méchante), la pièce décolle pour ne plus retomber. Mrs Cheveley? Une intrigante, qui met à genoux les puissants de Vienne à Berlin. C’est elle qui exhume le secret du politicien et le monnaie contre un soutien de sa part dans une affaire financière. Avec la certitude qu’il cédera pour rester intact aux yeux de l’opinion publique. Le ressort dramatique est parfait et il faudra toute l’habileté de Lord Goring – le double d’Oscar Wilde – pour contre-attaquer… Vu la puissance des comédiens, la scène genevoise du Théâtre des Amis paraît parfois exiguë. Plus de place permettrait un jeu encore plus fluide et rayonnant. La tournée romande qui a débuté à Yverdon et qui, après Genève, conduit le spectacle à Sion, Neuchâtel, Villars-sur-Glâne et Renens permettra ce déploiement. Elle donnera à ce spectacle au classicisme assumé toute sa portée à la fois grave et futée.

Un Mari idéal, jusqu’au 20 octobre, Théâtre des Amis, à Carouge, Genève, 022 342 28 47. Puis grande tournée romande.

Les comédiens excellent à faire briller ces perles de langage sans perdre de vue la gravité de leur contenu

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