Le tsunami La La Land était annoncé. Ce ne fut qu’une grosse vague agrémentée d’un big couac. Parti favori avec onze nominations, le feelgood movie chanté et dansé de Damien Chazelle ne s’est finalement pas placé au niveau de Ben-Hur (1960), de Titanic (1998) et du Seigneur des Anneaux: Le Retour du roi (2004) qui détiennent le nombre record de onze trophées. Il doit se contenter de sept récompenses… Euh, non… Six seulement car, invraisemblable pataquès au terme d’une cérémonie réglée au petit poil, une sidérante erreur a été commise.

Appelé sur scène, le producteur de La La Land a eu le temps de prononcer son petit prêche («Il y a beaucoup d’amour dans cette salle, et il en faut dans ce monde. La répression, c’est ça l’ennemi de la civilisation. Nos rêves vont déboucher sur nos rêves de demain») avant de prendre sa douche froide: Faye Dunaway et Warren Beatty, les partenaires mythiques de Bonnie & Clyde (1967) s’étaient trompés d’enveloppe! C’est Moonlight, de Barry Jenkins, qui décroche le gros lot.

Blancs et vieux

Le camouflet balancé à La La Land permet au moins de relativiser le problème de la diversité qui mine depuis des années l’institution des Oscars. Composée de 94% de Blancs, dont 77% d’hommes, d’une moyenne d’âge de 62 ans, l’Académie des Oscars est accusée de racisme. Aucun artiste de couleur n’a été distingué en 2015 et en 2016. Pour remédier à cet ostracisme provoquant la colère de Spike Lee et de la femme de Will Smith, la présidente Noire de l’Académie, Cheryl Boone Isaacs, a pris une mesure extrême: retirer leur droit de vote aux académiciens qui n’ont pas exercé d’activité dans l’industrie cinématographique depuis dix ans. Ces retraités deviennent membres d’honneur.

Cette relégation ne touche que 1% des 6000 membres de l’Académie. Elle fait pourtant grincer les dentiers. Son initiatrice est accusée de substituer un racisme anti-vieux à celui, plus classique, qui prend la couleur de peau pour objet. Hollywood a parlé de «troisième purge», après celle des acteurs du muet dans les années 1930 et des acteurs de papa au temps du Nouveau Hollywood. Après le «f-up» de la 89e édition, peut-être faudra-t-il frapper plus sévèrement encore le troisième âge, écarter Warren Beatty, 79 ans, et Faye Dunaway, 76 ans? Par ailleurs, l’Académie a recruté 683 nouveaux membres; 46% d’entre eux sont des femmes, 41% ne sont pas Blancs. Cette goutte d’eau a-t-elle suffi à faire la différence?

Drames noirs

En l’an de grâce 2017, le Meilleur second rôle féminin va à Viola Davis pour Fences de Denzel Washington, chronique d’une famille de la classe ouvrière africaine et américaine dans les années 1950, et le Meilleur second rôle est attribué à Mahershala Ali dans Moonlight, roman d’apprentissage d’un Black gay à Miami. Les observateurs estimaient qu’en ces débuts sinistres de l’ère Trump les gens avaient besoin de se laver la tête avec les couleurs vives et les rythmes légers de La La Land. C’est plutôt à un retour du réalisme social qu’on assiste avec Moonlight. Et avec Manchester by the Sea, une tragédie intime particulièrement blême qui vaut à Casey Affleck l’oscar du Meilleur acteur.

Ceci dit, La La Land, dont l’aura est sans doute excessive – il suffit de regarder cinq minutes de n’importe quel comédie de Vincente Minnelli pour voir les limites du succédané de Damien Chazelle – ne repart pas les mains vides: Meilleur décor, Meilleure photographie, Meilleure bande originale (Justin Hurwitz), Meilleure chanson originale («City of Stars»), Meilleur réalisateur (Damien Chazelle) et Meilleure actrice: Emma Stone coiffe au poteau Ruth Negga (Loving) Natalie Portman (Jackie) Meryl Streep (Florence Foster Jenkins) et Isabelle Huppert (Elle), privant la comédienne française de l’inaccessible triplé – Golden Globe + César + Oscar…

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Zootopia écrase Ma Vie de Courgette

Parmi les perdants de cette nuit étoilée, on déplore Ma Vie de Courgette. Césarisé l’avant-veille à Paris, le merveilleux film d’animation de Claude Barras n’a pas fait le poids face à Zootopia, une fantaisie animalière de Disney, tout-puissant à Hollywood.

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Es-tu réveillé?

Entre chansons et plaisanteries, la Nuit des Césars n’a pas oublié de faire un peu de politique. L’Oscar du Meilleur film étranger est décerné à Asghar Fahradi pour Le Client. Le réalisateur iranien a boycotté la soirée pour protester contre le décret migratoire signé par Donald Trump. Le comédien Gael Garcia Bernal (Neruda) a lancé: «Je suis Mexicain, Latino-Américain, je suis un travailleur immigré, je suis un être humain. Et je suis contre n’importe quel mur qui vise à nous diviser.» Et s’inquiétant de l’absence du président sur la twittosphère, l’animateur Jimmy Kimmel lui a adressé quelques messages ironiques, comme «Es-tu réveillé?» ou «Meryl te dit bonjour».