Une conférence hypervitaminée, type jeunes cadres dynamiques, de sorte à ne pas céder à l’impuissance. C’est la bonne idée du collectif Sur un malentendu pour aborder le harcèlement en milieu scolaire. Créé en octobre dernier, leur spectacle H.S. Tragédies ordinaires n’a pas pu tourner dans les écoles en raison du covid et c’est dans l’impressionnante Nouvelle Comédie, à Genève, que les professionnels l’ont visionné. La morale de cette tornade inspirée par la pièce du même nom de Yann Verburgh? En cas de harcèlement, osons être celle ou celui qui rompt la ronde de l’intimidation.

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Ils appartiennent au Gifle pour Groupe d’intervention fédérateur ludique et éducatif. Dans leur costume sombre, les six intervenants rappellent les personnages de Top Dogs, pièce mythique des années 1990 dans laquelle le dramaturge suisse Urs Widmer documentait la dégringolade de cadres, jetés à la rue du jour au lendemain.

Exécutions sommaires

Ici aussi, dans H.S., il est question d’exécutions sommaires, celles que connaissent tous les boucs émissaires. Ce ne sont pas seulement des élèves, notent d’emblée Emilie Blaser et Pierre-Antoine Dubey, le sourire ravageur. Un enseignant peut être «mobbé» par ses collègues ou par la direction, un directeur par ses subalternes ou sa hiérarchie. Et lorsque ce sont des enfants ou des adolescents, le harcèlement prend la forme de la victime unique face à un groupe dont les membres sont plus ou moins actifs, plus ou moins témoins.

La pire des situations recensées par Yann Verburgh au cours d’une enquête menée dans des lycées d’Avignon? Quand un élève devient la cible d’un groupe. C’est souvent le cas des victimes désignées, celles qui n’ont pas le bon physique, la bonne orientation sexuelle, la bonne nationalité, etc. Dans le spectacle, Claire Deutsch chausse un bonnet orange taille XXL et montre comment un élève roux étudie son parcours au centimètre près, de la porte d’entrée du bahut à l’escalier central, pour passer le plus inaperçu possible et éviter la curée.

La cruauté des «revenge porn»

Un autre cas poignant de ce spectacle qui, l'automne dernier, a vécu une résidence passionnante au Collège Claparède, à Genève? Celui d’une jeune fille dont l’ex, fâché par leur séparation, publie sur les réseaux une photo d’elle nue. On ne voit pas la victime, mais on assiste aux réactions des lycéens. Avec, ce qu’on pourrait nommer une double intimidation. Lorsqu’une élève refuse de relayer cette photo sur le Net, elle se voit menacée d’exclusion par son groupe. Voire triple intimidation quand cette jeune fille, interprétée par Cédric DjéDjé, rentre à la maison et se fait sermonner par ses parents qui l’accusent de complicité. On voit bien là à quel point les adultes sont largués. Car, elle a eu beau résister, cette ado a été obligée de souscrire à ce «revenge porn», sinon, elle était bannie elle aussi…

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La vertu de la consolation spontanée

La conférence ne regarde pas que du côté obscur, même si, plus tard, il est encore question de scarifications, de suicide et d’agression… En passionné des bonobos, Cédric Leproust explique avec son air engageant comment, chez ces proches cousins de l’humain, une exclusion peut être abolie quand l’un des agresseurs opte pour ce que les spécialistes ont nommé le rite de «consolation spontanée». Quand il y a intimidation, un singe bienfaiteur sort du groupe des agresseurs et va donner une offrande au proscrit. Parce que leur nature est sans doute plus bienveillante que la nôtre, les bonobos harceleurs suivent le bon exemple et, plutôt qu’ostraciser le courageux ambassadeur, réintègrent le banni.

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Plus tard, on rit quand Claire Deutsch analyse de manière (très) imagée comment l’histoire de l’art a traité le corps de la femme au cours des âges. Ou quand Nora Steinig compose une conférencière à cran qui, alors qu’elle explique de manière érudite l’origine linguistique des insultes, perd tout contrôle et agonit d’injures ses collègues qui chahutent dans son dos. Intéressant de voir que, même lorsqu’on a du pouvoir, comme cette universitaire qualifiée, on n’est pas à l’abri de se sentir déclassée, évincée.

Rien n’est figé

C’est d’ailleurs pour montrer cette fluidité entre agresseurs et agressés que les six acteurs jouent tour à tour les rôles d’auteurs de violence et de victimes, ou que les comédiens masculins campent des rôles féminins et inversement. «Oui, et l’idée consiste aussi à prouver qu’une situation, même dramatique, peut toujours s’améliorer, renchérit Emilie Blaser. Comme ce spectacle est destiné à un public adolescent, c’est très important pour nous de ne pas les accabler, mais plutôt de leur donner l’envie de se renforcer, de se solidariser et de sortir des attitudes de rejet stéréotypées.»


H.S. Tragédies ordinaires, les 8 et 9 juillet, Festival de la Cité, Lausanne. Puis dans les écoles romandes, dès la rentrée. A suivre sur le site du collectif