Osez lire ce que Slobodan Despotose écrire: «Le Miel» est un beau récit

Le premier roman du conseiller en communication d’Oskar Freysinger se déroulependant et après l’opération «Tempête» de 1995 contre les Serbes de Croatie

Genre: Roman
Qui ? Slobodan Despot
Titre: Le Miel
Chez qui ? Gallimard, 128 p.

Dans un pays «où les autobus ont la vie plus longue que les frontières», pour sauver un vieillard de la colère de son fils, une femme donne dans un élan tout l’argent dont elle avait pourtant un besoin vital. C’est avec cette scène d’une forte efficacité dramatique que commence Le Miel, premier roman de Slobodan Despot. Il n’est pas facile, en Suisse romande, de se débarrasser de l’image de l’auteur.

D’origine serbo-croate, né en Voïvodine en 1967, c’est en Suisse qu’il a grandi et étudié, et c’est en Valais qu’il exerce ses activités d’éditeur et de publiciste. Après avoir travaillé aux Editions de L’Age d’Homme, où il a fondé, avec Vladimir Dimitrijevic, l’Institut serbe de Lausanne, il a créé, en 2006, sa propre maison, dont le slogan est un défi: «Osez lire ce que Xenia ose publier»!

A son catalogue, ses chroniques parues dans Le Nouvelliste; le credo de son ami Oskar Freysinger, dont il est le biographe et, depuis l’automne dernier, le conseiller en communication; des essais sur les grandes questions de l’époque; des critiques de la démocratie; les œuvres complètes (en anglais et en français) de Theodore Kaczynski dit Unabomber, l’activiste américain; mais aussi les itinéraires spirituels de l’éditeur lui-même, Valais mystique. Un catalogue très marqué à droite, en contre-pied avec le supposé «politiquement correct», et qui récuse pourtant le clivage gauche-droite, dans une attitude libertaire. Redoutable débatteur, pamphlétaire de talent, blogueur de choc, Slobodan Despot a été marqué comme le défenseur du peuple serbe pendant les guerres des années 1990, quand ce dernier était diabolisé de manière unilatérale. Qu’a-t-il voulu dire avec Le Miel? Oublions les préjugés et «osons lire ce que Despot ose écrire»!

Le miel est ici métaphore de l’amour, de la générosité ou même de la vie, mais il est d’abord très concrètement au cœur de l’existence de deux figures: Nikola K., instituteur à la retraite, qui s’occupe de ses ruches dans les montagnes de la Krajina de Knin, autrefois enclave serbe en Croatie, et Vera, l’herboriste qui a besoin de beaucoup de ce nectar pour élaborer ses potions miraculeuses. C’est elle qui raconte au narrateur l’histoire de Nikola et de ses fils, Vesko le Teigneux et Dusan, le soldat d’une guerre perdue d’avance. Dans son cabinet enfumé où les patients se succèdent sans trêve, elle concocte des tisanes et élabore des régimes salvateurs. Elle sait repérer les «morts-vivants» et les ramener à la vie et le narrateur profite de ce savoir. Cette femme énigmatique qui se consume à la cigarette représente un savoir ancestral, la connaissance et le respect de la nature, une morale aussi, rude et désenchantée. «Chacun de nos gestes compte» est sa devise.

L’automobiliste irascible à qui elle a offert son argent, c’est donc ce Vesko. Sous ses allures de rustre et son langage ordurier se cache un universitaire honteux et désabusé. Après ses études, il est resté à Belgrade tandis que son frère aîné, Dusan, s’engageait dans l’armée de la République de la Krajina serbe. C’était en 1991, quand la Croatie est devenue indépendante et que la guerre civile a éclaté. «Il se distingua suffisamment par sa bravoure pour figurer sur la liste des criminels de guerre dressée par le camp d’en face», dit le narrateur: tout jugement n’est qu’une question de regard, c’est un des messages du Miel. Aussi, quand, en 1995, lors de l’opération «Tempête», les Serbes de la Krajina doivent quitter leurs terres sous les bombes, sans offrir de résistance, lâchés par Belgrade, Dusan, contraint de demander asile à son frère, est un homme brisé.

Dans sa fuite, il a oublié le père dans sa montagne. Commence alors une quête chargée de honte et de colère: administrations, Forpronu, Croix-Rouge et ONG. En vain. Un coup de fil du vieux les informe enfin qu’il est vivant. Mais comment le récupérer sur ces terres désormais ennemies? Vesko, qui, au fond de lui, ne se console pas de s’être soustrait à l’héroïsme insensé du soldat, décide de partir malgré la terreur qui l’envahit. Un fonctionnaire d’une ONG suisse lui fournit des laissez-passer avec «l’air ulcéré que prennent les Suisses quand ils font une bonne action». Commence alors pour Vesko, tétanisé, un long périple entre les nouvelles frontières et les terres désormais interdites. Il finira par convaincre le vieux de le suivre, mais leur retour est un calvaire et les exigences du père le mènent au bord de la folie meurtrière.

Nikola, lui, traverse tous les incidents et les dangers avec une candeur désarmante qui aplanit les obstacles et humilie le colérique. Il a observé l’opération «Tempête» du haut de sa montagne, il a vu fuir les siens sans combattre, cela lui a rappelé 1941, le IIIe Reich, l’éclatement du royaume de Yougoslavie, la terreur, les oustachis puis les communistes. Il a basté pour protéger femme et fils. Maintenant, il n’a plus rien à perdre et, s’il accepte de suivre son fils, c’est pour faire son miel ailleurs, seul et silencieux. Pour Vesko, ce voyage signifie une sorte de réconciliation avec sa jeunesse, avec les arbres et avec ce père énigmatique. Pour le narrateur, qui partage avec l’auteur plusieurs traits, il semble que ce soit aussi un apaisement, même s’il a le regret de n’avoir pas connu la folie de l’héroïsme, lui dont les pas traçaient les frontières de la Yougoslavie dans les forêts vaudoises, dans un périple de plus en plus exigu. Ethniques, religieuses, politiques, les guerres ne font que des victimes, dans tous les camps, c’est une des morales du Miel, avec sa fin ambiguë. Il y a une dizaine d’années encore, le récit de Slobodan Despot aurait été irrecevable. Peut-être lui-même n’aurait-il pas pu écrire un texte aussi sobre et fort. On peut le lire carte en main, comme un témoignage historique et subjectif, ou comme une fable sur la relativité des jugements.

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Slobodan Despot

«Le Miel», p. 39

«Toute notre vie, d’ailleurs, repose sur le miel. Plus de miel parce que plus d’abeilles. Plus d’abeilles, plus de fécondation. Plus de plantes sur terre»