Lars Saabye Christensen. Le Demi-Frère. Trad. de Jean-Baptiste Coursaud. Lattès, 884 p.

Les premières pages pourraient détourner de ce roman-fleuve à cause de la bousculade de pensées et de renseignements que jette Barnum, le narrateur, du bas de son ébriété dans un hôtel de Berlin, mais toute ivresse a une fin: la suite monte et vous emporte jusqu'à Oslo, dans un grenier, le jour même où l'on fête dans les rues la fin de la Seconde Guerre mondiale. C'est au son des cloches joyeuses que survient alors, pour la jeune Véra, un drame coupable, car le soldat qui la viole lui laisse comme souvenirs de son passage un futur bébé, Fred, et un bouton…

Véra perd l'usage de la parole jusqu'à la naissance de l'enfant, tandis que sa mère et sa grand-mère, qui vivent avec elle, lui prodiguent soins et tendresse, ainsi que la consolation, la légende familiale d'une lettre lue mille fois, qu'aurait envoyée le fiancé de la grand-mère avant de périr dans une expédition au Groenland! La grand-mère, appelée La Vieille, fut une star du cinéma muet norvégien, une star du monde des projets, jamais visible dans aucun film! A tout cela – bouton, aphasie, lettre fabuleuse, cinéma – vient bientôt s'ajouter Arnold Nielsen, propre-à-rien, génial «entourloupeur» et menteur, qui épouse Véra et lui donne un fils, Barnum, demi-frère de Fred. Ces éléments vont être mêlés, mis en scène et en perspectives variées pour servir une intrigue passionnante, subtile, ménageant jusqu'au dernier mot la part du mystère Nielsen: Arnold aux cent rires différents, ancien trouble-fête d'un cirque dont il ne lui reste qu'une valise «pleine d'applaudissements», fut-il le violeur revenu faire, à sa façon, pénitence en épousant Véra et en lui donnant un second enfant? Lars Saabye Christensen, dont Le Demi-Frère (Halvbroren) reçut en 2002 le Prix littéraire nordique, convoque dans cette œuvre les lieux de son enfance, les vieux quartiers d'Oslo, l'île battue par les vents où Arnold est né, les sauts de la modernité des années 60, un kiosque, un banc public, la neige qui, par une nuit pleine d'aventures, paraît au petit Barnum transformer les rues de sa ville en montagne du Groenland, le cinéma et l'amitié, la tendresse des femmes et la violence de quelques garçons perdus. Le petit Barnum, comme son père Arnold, restera désespérément d'une taille au-dessous de la moyenne. Son demi-frère, le mystérieux et parfois effrayant Fred, est long et maigre. Peder, l'ami pour toujours, est obèse. Et Vivian, l'amie puis amante de Barnum, est belle et patiente. Il faut d'ailleurs une patience d'ange à tout ce monde, d'abord pour grandir et vieillir, puis pour attendre la mort de papa Arnold (mort criminelle qui frappe la victime en plein front sous forme d'un disque destiné à l'entraînement des demi-frères), puis encore pour attendre la résurrection de Fred après vingt-huit ans d'absence, enfin, patience du narrateur et de ses proches pour attendre le scénario du film que Barnum, adulte, ne cesse de promettre, de recommencer, le film, son film à lui.

Début et fin du roman se rapportent justement à cette difficile réalisation des rêves de Barnum devenu adulte et auteur des scénarios jamais conduits à leur but. L'art de Christensen, par l'association des images extraordinairement visibles, des détails amoureusement choisis – comme pour fleurir la mort, la fuite du temps, le pardon, les faiblesses des hommes et leur incroyable aptitude à supporter les vicissitudes du destin –, se tient tout près de l'art cinématographique. Son roman pourrait être un film imaginaire minutieusement écrit et exagéré par la fantaisie de son narrateur Barnum. «Je rêve éveillé, je rêve qu'il m'arrive des choses», dit ce dernier à son ami Peder qui lui demande en quoi il est le meilleur. Un peu comme dans Ma Vie de chien de Reider Jönsson, le tragique et le comique le plus fou cheminent ensemble, demi-frères de la vie dans son sens le plus universel.