Dans leur paradis, Adam et Eve vivaient heureux, mais ne le savaient pas. Pour acquérir une conscience, et pour exister (existere vient du latin «se tenir hors»), ils ont dû quitter l’Eden. Sous cet angle, le péché originel, dont on a fait retomber l’incommensurable faute sur Eve, devient un courageux acte de libération, un pas de côté qui fait advenir la conscience, ouvrant les potentiels de la vie. Adam et Eve ont peut-être été les premiers à pratiquer ce que le philosophe François Jullien appelle la «dé-coïncidence»: ils sont sortis de l’enfermement stérile d’un monde qui ne formait qu’un avec eux. Ils sont advenus.

Une pensée en action

Chaque livre de François Jullien est à la fois revigorant et enthousiasmant. Sans céder en rien à la facilité des philosophes à la mode, maintenant haute son exigence du langage, celui qui est aussi helléniste et sinologue parvient pourtant à s’adresser à un grand nombre de lecteurs et à bousculer notre conception de la vie, de l’art, de la métaphysique, en quelque cent cinquante pages. On lit de bons livres sur l’histoire de la philosophie, on a rarement sous les yeux une pensée en action, qui propose une nouvelle façon de voir le monde, s’enrichissant de la tradition pour mieux faire un pas de côté.

C’est d’ailleurs l’un des concepts clefs de sa pensée: l’écart. Tout comme il n’a cessé, depuis près de quarante ans, d’interroger les dissonances éclairantes entre philosophie européenne et pensée chinoise. Pour exister, il faut s’extraire. Se «tenir hors». Correspondre avec le monde qui nous entoure et sa pensée, rechercher à lui ressembler au point de se confondre avec lui, revient à s’enliser dans une norme stérile. C’est aussi refuser que, dans l’histoire, c’est toujours la «désadéquation» qui a été féconde. Que ce soit du point de vue de l’évolution de l’homme, des théories de la physique, ou de la création artistique. (Le sous-titre de cet essai est éloquent: «D’où viennent l’art et l’existence.») Il en va de même au sein de notre identité, forcément incertaine, douteuse, et en perpétuelle transition.

Depuis Proust, nous savons que nous ne coïncidons pas avec le présent: nous vivons tout autant dans le passé et le futur projetés. «L’homme est l’être qui ne coïncide pas – ce qui fait qu’il s’est promu en homme et peut exister; sa seule essence est de n’en avoir aucune, sa seule définition est de se soustraire à toute définition possible (toutes les définitions de l’homme ne coïncidant qu’avec un parti pris). En quoi on peut dire, effectivement, que seul il «existe.»

Potentiel infini

L’art, l’extase, l’innovation, toutes sont le produit de la «désadéquation». Nos rencontres aussi. Coïncider avec l’autre, comme dans l’idéal du couple, revient à ne plus le voir comme autre, et à renoncer à toute possibilité de véritable rencontre avec lui.

Quel soulagement de quitter la vieille pensée manichéenne qui sous-tend encore si souvent notre lecture du monde. «La coïncidence est la mort. C’est par dé-coïncidence qu’advient l’essor.» Le potentiel de ce petit livre, dans la pensée moderne de l’Etre, ou dans la vie de tous les jours, semble infini.


François Jullien, «Dé-coïncidence», Grasset, 160 p.