Portrait

Ottessa Moshfegh, l’écrivaine avocate du miracle de l’existence

Une plume aussi drôle qu’aiguisée au service d’un message existentiel roboratif: déjà adoubée par son aîné Bret Easton Ellis, la jeune romancière a tout pour devenir la nouvelle coqueluche des lettres américaines

Elle vit désormais à Los Angeles. Avec son mari, écrivain lui aussi, qui la comprend parfaitement et sait quand s’effacer pour la laisser travailler. Avec son chien également, une drôle de créature aux allures de Gremlin, mais tout à fait adorable. Sa décontraction? A la limite de la langueur, quand on lui parle par vidéo interposée en cette fin de mois d’août.

Née à Boston, puis exilée à New York, Ottessa Moshfegh a manifestement bien fait de fuir l’agitation de la côte Nord-Est. A 38 ans, elle en parle même comme d’un miracle: «Pourquoi New York? Je n’ai jamais su vraiment, mais je me suis longtemps dit que la vie serait ennuyeuse partout ailleurs et que j’allais manquer des choses importantes si je n’y allais pas. Et, au final, ce fut une bénédiction de pouvoir en partir.»

Une griffure de chat sauvage

Elle a donc quitté la Grosse Pomme en 2007, presque malgré elle, après des mois d’une souffrance inouïe: «J’étais épuisée, j’avais des spasmes dans tout le corps, des engourdissements dans les mains et des maux de tête terribles. Je ne pouvais que souffrir et attendre dans mon lit sans pouvoir dormir», raconte-t-elle aujourd’hui. Il faudra des mois pour identifier le mal: une griffure de chat sauvage qui avait attaqué son système nerveux. Elle quittera la ville pour aller se reposer chez sa mère, et ne plus y revenir.

New York reste pourtant centrale dans son œuvre. Quelques années plus tôt, encore étudiante, elle avait vécu le 11-Septembre sur place. Elle parle d’une journée incroyable, mélange d’apocalypse et de train-train quotidien, «avec des gens qui prenaient leur petit-déjeuner tranquillement dehors, par une journée magnifique, alors que c’était la fin du monde à quelques mètres».

Une panne de réveil le 11 septembre 2001

Elle évoque aussi des peurs bien plus personnelles: «Le téléphone ne fonctionnait pas, impossible d’avoir des nouvelles de ma cousine qui travaillait au World Trade Center. J’ai passé la journée dans un état second et, en me couchant, je me suis dit: «Si elle est toujours vivante, alors je donnerai tout pour vivre ma vie pleinement.» Le lendemain, j’ai appris qu’elle avait eu une panne de réveil et que ça l’avait sauvée. J’étais une sorte d’auteure dépressive, et ça m’a fait basculer dans le monde adulte. Ironiquement, ça a agi chez moi comme une alarme à propos de ma vision des choses et de ma quête existentielle. Ce livre existe parce qu’il y a eu le 11-Septembre.»

Son livre, justement. Mon année de repos et de détente (Ed. Fayard), qui sort ces jours-ci en édition française, se déroule au tout début du millénaire – d’où ces références au 11-Septembre. Sa narratrice a beaucoup pour être heureuse. Une beauté imparable, de l’argent, mais il lui manque l’essentiel: une vie. Tout a été pourri autour d’elle au fil des ans: un amour parental inexistant et traumatisant, un travail lamentable, une triste ambiance à la fac, des histoires d’amour médiocres et toxiques, des amies sans intérêt.

Elle décide alors de se plonger dans une hallucinante consommation de médicaments pour basculer dans un au-delà végétatif. Une recherche de sommeil permanent comme une fuite, entre solution définitive et suicide inconscient. Ça peut paraître sinistre dit comme ça, mais son roman est en fait une ode formidable au miracle de l’existence. Car le réveil sera bien évidemment obligatoire…

Mon année... a été publié voilà un peu plus d’un an aux Etats-Unis, pour un succès jamais démenti. Etre adoubée par Bret Easton Ellis a peut-être aidé, mais c’est surtout sa plume qui a consacré Ottessa Moshfegh: galopante, drôle, et qui refuse d’emprunter les voies grandes ouvertes du cynisme. Celle qui a tout pour devenir une icône nationale se dit aussi «terriblement Américaine».

Exécution programmée

Pourtant, son parcours de vie est un vrai mélange à l’échelle de la planète. Père iranien, mère croate, tous deux violonistes, qui se sont rencontrés au Conservatoire de Bruxelles et qui ont dû rapidement fuir Téhéran pour échapper à une exécution programmée. Sa mère lui a donné une «éducation très européenne», avec des livres dans toutes les pièces, des leçons de français (oubliées depuis) et de piano.

C’est pourtant la Chine, où elle a vécu deux années au début du millénaire, qui l’a marquée plus que tout. Elle parle même de fascination: «Les Chinois ont une image désastreuse dans le monde, je peux comprendre pourquoi, mais ils font preuve d’une gentillesse que je n’ai rencontrée nulle part ailleurs. La vie là-bas m’a connectée à mon humanité comme ça ne m’est jamais arrivé ailleurs. Il y a quelque chose qui résonne en moi, j’ai peut-être été Chinoise dans une vie antérieure. Aux Etats-Unis, plus tu deviens civilisé, moins tu es humain, comme si tu avais subi un lavage de cerveau.»

Il y a deux ans, elle disait au New Yorker: «En vivant à New York en tant qu’écrivain, je devenais claustrophobe. Tout le monde avait la même ambition que la mienne: être la voix littéraire de toute une génération. Ce qui me semble tout de même irréaliste quand on commence à écrire.» Vingt ans plus tard, l’objectif est en passe d’être atteint. En vivant à l’autre bout du pays.


Profil

1981 Naissance à Boston.

2003 Part pour la Chine, où elle reste deux ans.

2007 Quitte New York.

2014 «McGlue», un premier roman court et un premier succès (non traduit), avant le deuxième en 2015, «Eileen».

2019 «Mon année de repos et de détente» (Ed Fayard).

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