Faudel sort de table. Depuis deux jours, il aligne les entrevues pour défendre un second album dont chacun dans sa maison de disques espère qu'il sera la confirmation d'un triomphe sans précédent. En 1997, avec son opus inaugural Baïda, le jeune prodige réalisait l'exploit, pour un beur, de séduire la plupart des adolescents, et pas seulement ceux issus de l'émigration, avec un raï bien construit et une voix miraculeuse. Forgée par la formule aisée de «petit prince du raï», l'image de Faudel était idéale. Assez beau gosse pour trouver sa place dans les émissions de variété, des textes suffisamment consensuels pour transcender le cadre strictement communautaire et une musique calibrée pour les radios commerciales: le chanteur devient, en quelques mois seulement, l'ambassadeur d'une intégration réussie.

Trois ans plus tard, assis dans les bureaux de la major qui le bichonne, Faudel n'a plus le sourire figé de ses débuts télégéniques. Jamais dupe des stratégies qui se trament autour de lui, il met d'emblée les choses au point: «Qu'on m'appelle le petit prince du raï, ça m'a toujours gonflé. Au départ, je pense qu'il fallait me démarquer de mes confrères, Khaled et Cheb Mami. Mais aujourd'hui, je n'assume plus cette étiquette. Je ne veux plus être seulement un chanteur à minettes. C'est terrible, les gens connaissent plus mon physique que ma musique. Je ne veux plus qu'on dise: Faudel, il est mignon.» Faudel n'est certes pas né avec l'enregistrement de Baïda. Il voit le jour en 1978, au Val-Fourré, bombe à retardement en forme de cité banlieusarde. Les parents de Faudel Belloua viennent de Tlemcen, village ensablé de l'Ouest algérien. Sa grand-mère chante les mêmes mélopées festives que Cheikha Remitti.

Alors, Faudel, qui n'a jamais vu le bled que dans les albums de famille et n'a jamais entendu le raï que par les radios associatives, décide d'entrer en musique. Comme en religion. L'enfant est laborieux. Avec un grain de voix plutôt léger et un arabe bancal, il modèle sur scène une personnalité charismatique. Et la voix suit. A force d'arpenter les Maisons de la culture et les salles vétustes, Faudel se découvre d'authentiques qualités de chanteur. A 17 ans, il exige de ses parents qu'ils l'accompagnent chez Universal pour signer son premier contrat. La maison de disques flaire l'opportunité. Malgré les succès renouvelés de Khaled, il manque encore au raï un héraut plus «franco-compatible». Faudel, chantre de la double culture et amateur frénétique de variété française, fera largement l'affaire. Baïda, production dont l'hybridité est adoucie par des références pop constantes, devient l'étendard d'une France en quête de sa propre identité métissée.

Mais Baïda semble échapper au «raïman made in France», qui se passerait bien d'être un phénomène social: «J'ai retenu une phrase d'un chanteur que mes grands frères écoutaient beaucoup, Bernard Lavilliers: le premier album n'appartient pas à l'artiste. On m'a tellement mis la pression avec mon précédent disque. La première fois que tu entres en studio, tu apprends, tu regardes. Tu es parachuté. Mais au second, tu dis: attends coco, là je vois où tu veux en venir et cela ne me plaît pas. Peu à peu, je suis en mesure d'imposer ma direction.»

Et quelle direction. Avec le temps, le chanteur refuse de plus en plus le rôle qu'on lui a infligé d'éphèbe arabisant, d'icône politiquement correcte de la culture maghrébine. Lorsqu'il cite ses mentors, Faudel introduit rarement dans sa liste des chanteurs algériens. Ses étoiles se nomment plutôt Pascal Obispo, Julien Clerc et Charles Aznavour. Reste à savoir si ce second album, dont la couleur orientale n'est qu'une composante parmi d'autres, s'accordera avec la tentation du public de voir d'abord en Faudel un fils d'immigré.