Caractères

Oublier les livres

Je donnerais cher pour n’avoir jamais lu certains romans

On donnerait cher pour oublier certains livres. Pour qu’ils s’effacent totalement de la mémoire. Non pas parce qu’ils ont déplu, mais bien au contraire parce qu’ils ont enchanté, transporté, séduit.

On aimerait, face à eux, passionnément revenir à l’état d’avant. A ce moment délicieux de l’ignorance, de l’innocence, à cet instant où on ne savait rien de leurs délices, de leurs splendeurs cachées, des recoins magiques. On nous avait dit, sans doute, en nous les offrant à quel point ils nous plairaient. Mais on n’y croyait qu’à moitié, saisis seulement, et persuadés enfin, une fois le livre ouvert.

Dans ma liste de livres on trouve Le maître et Marguerite de Boulgakov, Solaris de Stanislas Lem, Si par une nuit d’hiver, un voyageur d’Italo Calvino, Le professeur et la sirène de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Oreiller d’herbes de Sôseki, Le comte de Monte-Cristo de Dumas, Deux ans de vacances de Jules Vernes, Le marin de Gibraltar de Marguerite Duras, Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad et Les démons de Dostoïevski, La voie nomade d’Anne Perrier, Tendre est la nuit de Fitzgerald et… Stop! Je pourrais continuer longtemps. Car plus j’y pense, plus la liste s’allonge pour s’étendre jusqu’à des livres dont j’ai oublié le titre et le sujet mais dont la lumière particulière irise encore ma mémoire. Existent-ils seulement? Ou sont-ils juste le souvenir de délicieux moments de lecture?…

Toujours est-il qu’il m’est arrivé d’être jalouse de personnes à qui j’offrais un de ces livres. Je les envie de posséder encore intacte la possibilité de les découvrir pour la toute première fois, de pouvoir les ouvrir en ne sachant rien de ce que vont leur apprendre ces pages toutes neuves. J’aimerais, comme eux, avoir encore ces heures-là à vivre, me retrouver de nouveau stupéfaite, étonnée dans ces mondes parallèles plus sûrs que tous les mondes quantiques.

Voilà pourquoi, je félicite souvent, les gens qui avouent, parfois penauds, ne pas avoir encore lu tel ou tel livre. Réjouissez-vous, leur dis-je. C’est une chance extraordinaire. Cela veut dire que le livre est encore à découvrir, qu’une île mystérieuse vous attend quelque part, pleine de promesses de jungles et de frissons.

Relire? Oui. Bien sûr. Mais ce n’est pas tout à fait pareil. On peut reprendre un second verre de champagne, l’apprécier plus que le premier, découvrir des saveurs cachées, savourer, mais la belle fumée bleue, qui s’échappe d’une bouteille à peine ouverte, s’est évaporée à jamais.

J’ai, du reste, souvent l’étrange tentation de racheter les livres que j’aime. Je les voudrais neufs, inviolés, pour avoir au moins l’illusion de les ouvrir pour la première fois. En librairie, je repère d’abord les vieux amis. Rajeunis, ils invitent à partir à la recherche du temps perdu.

Voilà pourquoi j’aime les livres de lecteurs qui me parlent de leurs livres à eux, comme cette Baroque Sarabande de Christiane Taubira. Je me dis qu’avec un peu de chance, je pourrais y dérober des joyaux, y débusquer de nouvelles premières fois, découvrir encore de nouveaux mondes sur les ailes d’écrivains inconnus, prendre pied sur d’autres îles en m’emparant de cartes au trésor qui ne sont pas les miennes.

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