Le roman «Les  Dents de la mer» («Jaws»), qui a inspiré le film que l’on sait, a été publié il y a 45 ans. Depuis, plus de 120 films ont joué sur la terreur des squales. Cet été, «Le Temps» plonge sous l’eau, vers ces gueules menaçantes.

L’élite intellectuelle mondiale fait preuve de mauvaise foi en prétendant que, hormis le Spielberg, tous les films de requins sont des navets. Ce rejet prouve surtout la fainéantise des cinéphiles. Pour eux et pour tout le monde, il existe une méthode presque infaillible permettant de distinguer un film de squales pas trop mal d’un navet: c’est le sonomètre aquatique.

Lorsque les poissons voraces rugissent, le film est nul – ou c’est un attachant nanar. Quand ils sont silencieux, oscillant dans l’eau sans bruit jusqu’à l’atroce capture d’humains, le film est en principe au moins sympathique, voire excellent.

Les grandes opérations démarrent en 2000

Après Les Dents de la mer (1975), ses ersatz et autres dérivés, les nouveaux bons thrillers océaniques apparaissent dans les années 2000. Avec Open Water, saisissante petite bande fabriquée à moins de 200 000 dollars, qui raconte le calvaire d’un couple oublié par le bateau lors d’une plongée de groupe. Ces deux-là sont perdus dans l’eau, sans aucune perspective, peu à peu entourés de redoutables formes longilignes avec des dents: voulu ainsi par le réalisateur Chris Kentis afin de relever un défi technique, le propos est ramené au plus simple.

La critique (pas enthousiaste) du Temps à l’époque: Faux thriller, «Open Water» se noie en eau trouble

Sept ans après cette initiative américaine, en 2010, apparaît une réplique australienne, The Reef. Le cinéaste Andrew Traucki, qui avait déjà abusé du fil dentaire avec Black Water et son crocodile croqueur, a dit vouloir faire, enfin, le film de requin australien, pays qui est la mère des squales – on y tourne d’ailleurs plein de ces horribles histoires. Le film, avec ces amis abandonnés sur un bateau ayant chaviré, qui choisissent presque tous de nager jusqu’à une île lointaine, rappelle Open Water, mais il est conçu avec bien plus de moyens et s’impose comme un excellent suspense d’épouvante. Il brille en outre par son choc final.

On gagne un chef-d’œuvre

En somme, le film de requin n’est jamais aussi bon que quand il touche à l’essentiel. La preuve, éclatante, est fournie en 2016 avec The Shallows (Instinct de survie), un chef-d’œuvre dans le registre de… la survie, justement. Jaume Collet-Serra y filme son actrice Blake Lively de manière obsessionnelle, et pour cause: il n’y a qu’elle, la mer et le requin.

Il est question d’une surfeuse américaine venue pratiquer sur une plage qu’avait connue sa regrettée mère, et qui se trouve à la fois attaquée et piégée par la marée montante. Les pointilleux y trouveront moult invraisemblances – mais depuis quand les films de requins doivent-ils être réalistes? Le film reformule l’essentiel, l’affrontement de la traquée et du prédateur. C’est une confrontation organique, à l’image du Duel voiture-camion de 1971, le téléfilm qui a guidé son auteur, Steven Spielberg, durant l’infernale conception des Dents de la mer.

En sus, The Shallows est l’un des rares films du genre à exploiter la matérialité de la mer, les courants, les aléas des marées, tout en contrastant le cauchemar avec de superbes images par drone de la plage paradisiaque.

Après l’austérité

Ces œuvres fondamentalement austères n’ont pas empêché que le genre soit relancé il y a quelques mois par une production dodue comme un phoque. Gavé de capitaux américains et chinois, The Meg concrétise, 20 ans plus tard, l’adaptation d’un roman qui avançait l’hypothèse du réveil d’un mégalodon.

Le filon avait déjà été exploité dans nombre de navets des années 2010, car les rémoras des films fauchés n’attendent plus que le grand Hollywood se remue. Film spectaculaire, plaisant, The Meg opère une synthèse des grands motifs récents du genre. De quoi repartir sur de bonnes nageoires.

La critique (favorable): «The Meg» ou les méga-dents de la mer


En vidéo: la naissance des blockbusters


Nos 8 meilleurs films de requins

Les Dents de la mer (1975), de Steven Spielberg. Evidemment… Fondateur, et qui a pourtant si peu vieilli.

The Shallows (Instinct de survie, 2016), de Jaume Collet-Serra. Le choc humain-monstre au plus près, au plus simple, servi par une photo magnifique.

Les Dents de la mer 2 (1978), de Jeannot Szwarc. Une suite tout à fait honnête, malgré la mauvaise volonté de Roy Scheider.

Open Water (2003), de Chris Kentis. Une manière de ramener le genre au niveau de l’épure. Le danger venant de sous l’eau à hauteur humaine, flottante, oscillante, donc encore plus apeurée.

Bait (2012), de Kimble Rendall. Une surprise australo-singapourienne, co-écrite par Russell Mulcahy (Razorback), au postulat douteux: un tsunami provoque l’enfermement des personnages dans un supermarché… avec des requins. Une excellente série B, à bonnes idées.

Les Dents de la mer 3 (1983), de Joe Alves. Ne pas écouter les blasés qui conspuent à longueur de baignades le troisième opus. Il a ses défauts, sa 3D à l’épate, mais il n’a rien de honteux et fait du requin une sorte de destructeur d’Hollywood.

Deep Blue Sea (Peur bleue, 1999), de Renny Harlin. Ne serait-ce que pour la scène du discours de motivation de Samuel L. Jackson un peu interrompu par un poisson vigoureux.

Sharkenstein (2016), de Mark Polonia. On plaisante! Mais si l’on veut avoir un échantillon des célèbres navets de requins, le choix est fort vaste. Celui-ci est un bon.