Les filles sont les meilleures amies du fromage

Style Se délecter d’un époisses baveux n’est pas réservé aux forts-à-bras

Le succès du Cercle officiel des filles à fromages et plus si affinités en atteste

Elle a biberonné à la tête-de-moine une partie de son enfance, lors des vacances d’été au Noirmont; aujourd’hui, elle fait goûter ses enfants au saint-nectaire et offre à sa clientèle le meilleur de la production fromagère française, dans son resto du quartier de la Bastille, à Paris: nems de saint-marcellin en feuille de brick, camembert rôti au miel, plateau voluptueux des petites merveilles exclusivement au lait cru et autres raretés du pays aux 300 fromages, tomme de chèvre ariégeoise, phébus cendré et autre persillé de Tignes. A chaque pâte son heure, sa boisson, son prétexte, souligne Mounia Briya. Qui n’hésite pas à marier champagne et pâtes dures, roquefort et coteaux-du-layon, café et mimolette. S’amuse de voir, dans son établissement, d’innombrables amatrices séduites, titillées, énamourées de cette diversité puissamment parfumée. Et s’indigne: au nom de quoi faudrait-il choisir entre fromage et dessert?

On ne vous parle pas ici de ces succédanés pâlichons, allégés en matières grasses, ni de ces mièvres contrefaçons de bons vieux frometons dodus, à fort tempérament. «Je vois tous les jours des femmes raffinées, élégantes, qui assument parfaitement de commander une gratinée, suivie d’une andouillette, de munster, d’époisses ou de roquefort. Et d’un dessert.»

C’est ainsi que Mounia Briya, Franco-Marocaine ayant notamment grandi dans le Jura suisse, est arrivée à ce constat. La femme est, peut-être, sans doute même, la meilleure amie du fromage…

Sur la même longueur d’onde, Olivier Malnuit, journaliste life­style, s’interrogeait depuis longtemps sur le rapport des femmes à leur alimentation, au gras et autres supposés interdits diététiques. «J’entendais mes confrères ressasser que le fromage n’intéressait pas les femmes et j’observais le contraire: plein de filles dingues de bonnes pâtes, accessoirement ni moches ni grosses mais bien dans leur peau, voire sexy. J’ai voulu décrypter le sujet.» Le journaliste évoque alors pour son magazine Grand Seigneur ce rapport censément contradictoire. «J’ai rencontré des femmes parlant avec précision, émotion et humour de leur goût pour le maroilles, l’époisses, le brie truffé, se mettant en scène de manière festive et drôle, évoquant un corps à corps sensuel avec l’objet de leur passion.»

C’est ainsi qu’est né, sommairement résumé, le Cercle officiel des filles à fromages et plus si affinités (COFFE) un soir de novembre 2013, dans le restaurant de Mounia Briya. Assorti d’un manifeste pour souligner le sérieux de l’affaire et prolongé par de multiples événements festifs, délurés et gourmands, soirées, prix spécial ou brunches à thème. Les membres de la première heure – animatrices télé ou candidates à Masterchef, Miss France ou food-blogueuses, comédiennes ou fromagères des beaux quartiers, plus ravissantes et sophistiquées les unes que les autres, de Delphine Depardieu à Amandine Chaignot – se sont prêtés à un shooting avec le photographe des stars Thomas Laisné. Résultat: une exposition présentée actuellement à la Milk Factory, à Paris. On y voit des ravissantes se damner pour un saint-nectaire ou croquer avec délectation dans l’objet de leur convoitise, avec force allusions coquines.

Les demandes d’adhésion ont dépassé toute attente. Sur le site ou la page Facebook, où l’inscription est gratuite, des messages ont afflué de partout: Italie, Brésil, Suisse, Etats-Unis, où un club cousin vient d’être créé… Le COFFE recense 1700 membres à ce jour, plus de 7000 «Like» sur Facebook.

En Suisse, les adorateurs des bonnes pâtes applaudissent sans réserve. Pour Claire Delsouiller, qui vient d’ouvrir une laiterie au cœur de Carouge, lieu bobo s’il en est, «les fromages forts et puants sont tout sauf réservés à une clientèle masculine, là où les dames se cantonneraient à de petits chèvres frais ou des pâtes dures civilisées». Sa soirée d’ouverture carougeoise a du reste attiré, loin de tout sectarisme, des cohortes de filles à fromages en devenir qui songeraient à créer une version helvétique du COFFE.

Le fromager vedette Jacques Duttweiler trouve lui aussi l’idée rigolote et constate que, depuis quelques années, les amateurs de fromages costauds au lait cru se sont faits plus nombreux, plus curieux, notamment parmi un public jeune et féminin. De là à déduire que les filles amatrices de bonne chère, portées sur le maroilles, ne sont plus victimes d’opprobre, ce serait aller un peu vite.

Les aliments ont un genre, c’est un fait avéré: «Il y a consensus sur le sexe de la viande, des légumes, des fruits, etc., relève le sociologue de l’alimentation Claude Fischler. Pareil pour les fromages, où l’on aura tendance à percevoir certaines catégories comme féminines (ricotta, feta, mozzarella); d’autres au contraire comme masculines. Avec une régularité remarquable…»

Pour l’anthropologue Laurence Ossipow, professeure à la Haute Ecole de travail social de Genève, il y a là «une revendication qu’à première vue on pourrait associer à une forme de féminisme puisque ces filles à fromages revendiquent le droit de consommer des produits gras et forts généralement considérés comme masculins, à l’inverse de ceux auxquels la gent féminine semble socialement limitée (végétaux, doux, légers, sucrés, acratopèges…). Plus transgressives, elles ne se contentent pas de revendiquer des saveurs culturellement masculines, mais jouent sur la confusion des genres et apprécient le roquefort en dessert.»

Du coup, fonder un tel club paraît une réponse légitime de la bergère au fromager et à tous ceux qui depuis toujours se réunissent au sein de cercles exclusivement masculins «pour pratiquer leur sport favori ou discuter de leurs passions exclusives». Si le COFFE est assurément une jolie opération de marketing, on pourrait toutefois considérer comme féministe le fait de «valoriser la contribution majeure des femmes à l’alimentation quotidienne, partout dans le monde – elles qui s’en voient exclues dès que ces activités deviennent cotées», note encore Laurence Ossipow. Du coup, on s’interroge, à l’heure où le futur club genevois gamberge sur son nom de baptême: oseront-elles se nommer les Fromen?

www.cercleofficieldesfilles-afromages.com Les Filles à fromages, exposition photo à la Milk Factory, 5, rue Paul-Bert, Paris 11. Jusqu’au 26 avril. www.lamilkfactory.com

«Plus transgressives, elles ne se contentent pas de revendiquer des saveurs culturellement masculines»