Il faut en passer par le décor, pour exposer ce qui ne peut se voir. Quelques reliques en vitrines - les lunettes noires, la broche incrustée de strass, le chapelet nacré et le long mouchoir en mousseline de soie auquel la cantatrice s'arrimait sur scène. Dans l'annexe de l'Institut du monde arabe, à Paris, on rejoue les salons de cuir, les téléviseurs d'époque. Oum Kalsoum en chignon, les yeux voilés, qui répond à une journaliste bouleversée. L'entrevue a lieu dans la capitale française, en 1967, à l'issue des seuls concerts que la diva égyptienne accorde en dehors du monde arabe. «Il semble que votre cachet dépasse tous ceux qu'un artiste ait obtenus à l'Olympia. - Oui. - Vous avez l'intention d'en faire don aux forces armées d'Egypte. - C'est bien peu de chose.» Sur les murs, des coupures de presse. La photographie, reproduite mille fois, de ce fan hors de lui qui se jette aux pieds d'Oum Kalsoum et la fait choir. On dirait la reine mère, enfilée dans le tailleur de la petite bourgeoisie. Un costume. Doté d'une voix pyramidale.

Oum Kalsoum exposée. Ce qui frappe d'abord, dans ces quelques centaines de mètres carrés d'hagiographie, c'est l'échec annoncé d'un portrait. Oum Kalsoum, née vers 1904 dans un village du delta, petit prodige vocal habillé par son père en garçon, qui atteint une notoriété d'icône pop art. On a réuni là, à Paris, des tableaux contemporains, des sculptures postmodernes, qui toutes déchiffrent le secret d'Oum par son camouflage. On aligne les chiffres, l'argent, les 14000 vibrations par seconde d'un chant dont seule la physique peut nous protéger. Les comparaisons, Mahalia Jackson des sables, Edith Piaf islamique, Callas cairote. Saisir le mythe par son miroitement. On se fait à l'idée, tranquillement, au détour du faux Café Kalsoum, du faux cinéma crépitant, que trente ans après la mort de cette petite femme aux 300 chansons, rien n'explique son aura.

Un don, certes. Oum Kalsoum débarque au Caire en 1923, peu instruite, avec la petite foi brandie de son éducation rurale. Des intellectuels, des poètes (Ahmed Rami, notamment, qui arrive de la Sorbonne), la saisissent. Ils lui offrent des livres dont ils examinent ensuite la bonne compréhension. Ils fomentent le personnage. Celui d'une musicienne lovée au carrefour de l'Egypte antique et de celle qui s'invente. Elle chante pour le roi Farouk qui lui décerne la médaille du Nil. Mais quand le colonel Nasser prend le pouvoir en 1952, elle fait volte-face. On veut l'interdire à la radio - elle qui a loué la monarchie. Nasser s'offusque: «Le soleil lui-même se levait sous Farouk.» C'est un pacte, entre le modernisateur de l'Egypte et sa griotte patriotique. Dans les concerts d'Oum, qui ont lieu tous les jeudis et sont diffusés en direct sur les ondes nationales, les douze membres du Comité de la révolution occupent le premier rang.

Tous ont compris que cette voix-là a la couleur des indépendances arabes. Devant ses grands orchestres violoneux, encombrée d'un corps qu'elle voudrait réduire à un son, Oum Kalsoum rassemble la mystique soufie, la récitation coranique, les amours sublimées. Les salles combles ne retiennent que la sensualité, contredite par un chignon droit. L'exposition parisienne multiplie aussi les témoignages. Les frissons. Le tremblement. Celui d'une presque transe, le tarab, dont on ignore le degré d'orthodoxie. «Son pays natal, c'est le Coran», affirme son biographe pour se dédouaner de certaines émotions. Oum Kalsoum, dont les arabesques sont des caresses expertes, laisse croire à un art de pure fonction. «Nous sommes tous des feddayins», chante-t-elle en préambule de la guerre des Six Jours, pour motiver les troupes égyptiennes. Elle part en tournée, renonce à ses cachets pour renflouer les caisses de l'Etat. Nationalisme véritable, qui n'exclut pas la tentation de la bonne conscience.

Dans les six mauvais films où elle joue les cheveux détachés, dans les rumeurs d'homosexualité et celles d'opportunisme politique, la légende d'Oum s'arrange avec le réel. Le chanteur algérien Rachid Taha résume à sa façon: «Oum Kalsoum a arrêté le temps. C'est un élan et une impasse.» Une femme, sans précédent ni succession, qui unifie le Moyen-Orient sans renoncer à une manière de subversion par le désir. Une œuvre pionnière, savante et populaire, à laquelle on n'échappe pas une seule journée aujourd'hui, de Beyrouth à Damas. Quelque chose de profondément mystérieux dans cette existence et ce génie qui paraissent soumis à tous les impératifs - militants, sociaux, religieux - mais se rebellent contre l'affadissement de la grande culture arabe. «Ce que je préfère à Paris, c'est l'Obélisque», murmure-t-elle dans cette émission de 1967, «parce qu'il nous appartient.» Une Egyptienne, en somme. Venue au monde.

«Oum Kalsoum, la quatrième pyramide». Jusqu'au 2 novembre. «Une nuit blanche avec Oum Kalsoum». 27 septembre, de 21h à 5h30, avec projections de films. Institut du monde arabe, Paris. http://www.imarabe.org