Un immigré, assis devant l'UBS qui fait face à la gare de Genève. A la main, un journal. Point de sébile. «De la dignité», avait insisté Patrice Mugny, maire du bout du lac. La statue commandée au sculpteur sénégalais Ousmane Sow, en hommage aux clandestins qui peuplent la cité, a été dévoilée vendredi. L'artiste était présent, le collectif de soutien aux sans-papiers également.

Révélé par une exposition sur le pont des Arts, à Paris en 1999, le façonneur africain a toujours mis de la grandeur dans le cœur de ses sujets. La même noblesse émane du regard de chacun de ses personnages immenses, magnifique guerrier massaï, émouvant Victor Hugo ou Sioux combattant à Little Bighorn. Douceur et humanité, encore, sont la signature du modeleur. Longtemps kinésithérapeute, l'homme a inventé la matière qui donne vie à ses géants, mélange de terre et de matériaux de récupération, réalisme tout en aspérités. L'immigré se veut un témoin au long cours; il a été coulé en bronze.

Le Temps: Qu'est-ce qui vous a poussé à accepter cette commande de la Ville de Genève?

Ousmane Sow: Patrice Mugny a insisté sur cette notion de dignité et cela a été décisif. Je n'aurais pas fait un immigré menotté ou poussant son balai. A part ça, il ne m'a donné aucune directive. J'ai la chance qu'on me laisse libre dans mon travail. Le maire, cependant, a pris la précaution de me brosser un portrait de l'immigration en Suisse. Il m'a dit qu'elle venait plutôt d'Amérique latine ou d'Asie que d'Afrique. Cela a suffi pour que je ne campe pas un Africain.

- Quelle réflexion vous a mené jusqu'à ce personnage-là?

- Une fois les besoins primaires assurés dans le pays d'accueil, un immigré s'intéresse à ce qui se passe autour de lui. Voilà pourquoi je lui ai mis un journal. Il ne faut pas croire que les étrangers viennent seulement par intérêt, ils peuvent aussi aimer leur seconde patrie. Le point d'interrogation est: cet homme-là est-il arrivé en Suisse en sachant lire et écrire ou a-t-il appris ici? Pour le physique, j'ai essayé de lui faire un visage composite. Il tient du Peul, a des pommettes asiatiques et un léger type indien. Quant à ses vêtements d'hiver, c'est pour montrer qu'il n'est pas d'ici. Je l'ai réalisé très vite, en un mois, un mois et demi. J'étais dessus tout le temps, passionné.

- Le thème de l'émigration vous touche particulièrement...

- Je n'ai rien inventé. Je viens d'un pays d'émigration. Nos gosses prennent des pirogues pour aller mourir en mer. Le drame, c'est que la migration provient de la malgouvernance bien plus que d'un manque de ressources. Tout le monde vient se servir en Afrique - matières premières, or, pétrole, diamant... - et l'on ne s'en sort pas. Il y a quand même quelque chose! Nos dirigeants sont des prédateurs: ils s'en mettent plein les poches plutôt que de relever le pays.

- De quelle manière cet immigré s'inscrit-il dans votre travail?

- J'ai débuté avec des œuvres ethniques, qui me permettaient de raconter des histoires. Aujourd'hui, je suis dans la série des grands hommes. J'ai commencé avec Victor Hugo, installé à Besançon. Je vais prochainement inaugurer le général de Gaulle et Mandela. Suivront Gandhi, Cassius Clay, mon père... Ce sont tous des hommes qui ont compté pour moi. De Gaulle est parti il y a quarante ans et il ne traîne pas de casseroles: c'est une bouffée d'air! Je compte ouvrir un musée au Sénégal pour les exposer. L'immigré est un peu à part. Celui-là, on ne le verra pas ailleurs. Quand une œuvre est trop forte, une rencontre trop belle, il faut être prêt à casser la plume. Une réplique n'aurait aucune valeur et je ne veux pas que celui-là soit déprécié. Imaginez les difficultés qu'a eues Patrice Mugny à obtenir les autorisations, si en plus il y a des copies!

- Vous êtes venu tardivement au bronze. Souci d'éternité?

- J'ai des statues installées au Japon depuis douze-treize ans au moins et, chaque année, je reçois les vœux du conservateur. Je me dis que tant qu'il m'envoie des cartes, c'est que les sculptures tiennent le coup! Cela dit, des amis m'ont en effet poussé au bronze pour être sûr que mes œuvres résistent au temps. J'avais peur que cela ne soit pas fidèle, j'avais en tête ces bronzes entièrement lisses. On a fait beaucoup de progrès: l'alliage reproduit parfaitement ma matière et l'on peut désormais y mettre des couleurs.

«Ousmane Sow, le soleil en face». En présence de la cinéaste Béatrice Soulé et d'Ousmane Sow. Di 1er juin, 14h30, Musée d'ethnographie de Genève.