Centre d’art

Ouverture de Punta della Dogana à Venise

L’architecte japonais Tadao Ando signe une réhabilitation magnifique de ce site historique. Et la sélection d’œuvres de la Collection François Pinault qui s’y déploie ajoute au succès

Site vénitien prestigieux, Punta della Dogana est désormais un centre d’art contemporain, géré par le Palazzo Grassi, sous la présidence de François Pinault. Alors que pendant des années ce fut, soulignait le collectionneur breton lors de l’inauguration mercredi, «un bâtiment en déshérence». Le concours de réhabilitation, lancé par la Ville de Venise, avait opposé le Palazzo Grassi et le Guggenheim.

«Monument remarquable, lieu exceptionnel, la douane de mer est la signature de cette ville», a-t-il ajouté. Mais le paraphe était devenu indigne de La Sérénissime. Il a retrouvé son élégance. Et Massimo Cacciari, le maire de Venise, a insisté sur le fait que «l’événement redessine les contours d’une nouvelle Venise «possible». Une Venise capable d’associer en elle la mémoire et la modernité».

Ces propos laissent percer un certain agacement contre «les restrictions stériles» que tout projet essuie à Venise. Mais celui de la Dogana met du lubrifiant dans les possibles. L’architecte japonais Tadao Ando a réussi une rénovation magnifique. Pure et humble. Ce nouveau centre d’art contemporain a ouvert au public samedi. Un jour avant la 53e Biennale de Venise, ouverte dimanche 7 juin.

L’exposition inaugurale de la Dogana, Mapping the Studio: Artists from the François Pinault Collection, en référence à une œuvre de Bruce Nauman, vise à ouvrir au spectateur «les portes de la sphère intime de l’artiste – son atelier» et à rendre tangible «l’essence même de la création qui repose tour à tour sur la liberté de l’artiste, son intuition, son imagination, ses doutes, son audace et sa curiosité», selon les commissaires de l’exposition, Alison M. Gingeras et Francesco Bonami. Dans les faits, plus de 80 œuvres, créées par quelque 30 artistes, sont réunies dans les 19 espaces de la Dogana. Tandis que plus de 110 œuvres font écho à ce propos au Palazzo Grassi.

A Punta della Dogana, où alternent de grands espaces et des salles ouvertes, plus intimes, certains ensembles et plusieurs mises en dialogue sont particulièrement bien trouvés. Ainsi les 10 panneaux à l’acrylique, crayon et pastel gras de Cy Twombly de la série Coronation of Sesostris (2000) témoignent non seulement de la consanguinité de l’abstraction moderne et des raccourcis antiques, mais aussi que l’obstination de Twombly (né en 1928) à renouer avec une spiritualité de l’essentiel, trouvent un écho fantastique dans les pierres levées du Broken Circle (2006) de Richard Hugues, faux mégalithes mais vrais agrandissements de dents, dont l’une, creuse, recueille une petite flaque d’eau entre miroir et bénitier. Et quelle belle juxtaposition quand telle souche d’arbre coulée dans un caoutchouc noir par le duo suisse Peter Fischli & David Weiss trouve sa résonance dans les textures, colorations et étirements de fibres des peintures monochromes de Mark Grotjahn. Ou dans cette mise en regard des neuf gisants, sous linceul de marbre blanc, de Maurizzio Cattelan avec des photographies de Hiroshi Sugimoto reproduisant en noir-blanc des vêtements de mode comme des études de drapés.

Ces jeux de concordances trouvent leur contrepoint dans des salles aux tensions plus monovalentes. Soit dans l’ordre de la transcendance, avec les sept peintures de la série Axial Age de Sigmar Polke. Soit dans l’ordre de la violence, avec les dioramas des frères Jake & Dinos Chapman stigmatisant par des milliers de petites figurines les atrocités nazies. A Punta della Dogana, l’art vous sert des scénographies sidérantes.

Mais l’art le plus sidérant est celui avec lequel Tadao Ando s’est coulé dans la scénographie de ce bâtiment et la manière dont il a assumé sa rénovation-transformation. L’architecte japonais n’est intervenu que discrètement, alors que le chantier a été mené de fond en comble. Il suffit d’imaginer les contraintes géophysiques imposées par le lieu. Ainsi, une dalle d’étanchéité ou cuve de rétention des eaux a été coulée sur 2500 m2 pour assurer la protection contre les marées allant jusqu’à 2,10 m. La consolidation structurelle du bâtiment a nécessité l’implantation de nombreux micro-pieux là où les fondations originelles étaient insuffisantes. Et comme le choix architectural a été de laisser la maçonnerie apparente et de remettre en valeur l’énorme poutraison, la technique vénitienne du scuci-cuci (découdre-recoudre), qui consiste à remplacer une par une les briques endommagées par des saines, a été employée. Et de cette façon, relève Tadao Ando, «l’espace a retrouvé son énergie». D’autant que les ajouts et réaménagements subis par ces entrepôts depuis le début de leur construction au XVe siècle ont été éliminés.

L’architecte s’est permis deux seules fantaisies. L’édification au centre du bâtiment d’une «boîte en béton», mais de ce béton lisse et poli qui est sa marque, une salle d’exposition un peu fermée mais qui permet d’articuler avec finesse le parcours de la visite. Et les grilles, apposées sur les 20 hautes portes du bâtiment, citation de celles réalisées en 1956 par l’architecte Carlo Scarpa pour le magasin Olivetti de la place Saint-Marc.

Tout est d’intelligence dans l’intervention de Tadao Ando. La forme du bâtiment pourtant n’est pas facile mais belle. Un triangle de 75 mètres de largeur à sa base et deux façades de 105 mètres de longueur chacune, sur le Grand Canal et sur le canal de la Giudecca. Avec de longues salles transversales de dix mètres de largeur en moyenne. Elles constituent neuf nefs. L’astuce a consisté, pour les traverser, à les relier par un axe de circulation. Marqué par des galeries de mezzanine – il y a un étage outre le rez – desservies par des escaliers de cheminement. Les 19 salles d’exposition sont précédées de deux espaces d’accueil et, à l’autre bout, l’avant-dernier abrite la cafétéria et la librairie. En couronnement de la visite.

Punta della Dogana (Dorsoduro 2, Venise, tél. +39 041 523 16 80). Exposition «Mapping the Studio: Artists from the François Pinault Collection», aussi au Palazzo Grassi (Campo San Samuele 3231, www.palazzograssi.it).Tous les jours 10-19h.

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