Il parle lentement, chacun des mots a mûri dans son ventre. Ils ont été pesés, disséqués, mastiqués, élevés à la dure au fond de ses caves intérieures. La voix est si grave qu’elle semble être reprise plutôt que projetée. De temps à autre, il s’excuse de devoir quitter le combiné pour répondre à un autre appel. A son retour, il récupère sa phrase à l’endroit exact où il l’avait suspendue. Comme le dit son nom de baptême malien Abdoulaye Diarra, ce nom de la noblesse sahélienne, Oxmo Puccino ressemble à un vieux lion dont les proies sont des stances.

Cela remonte loin, 1996 peut-être, il avait 22 ans. Le label Island publiait alors, aux balbutiements d’une nouvelle scène rap française, une compilation baptisée L432. Abdoulaye s’appelait déjà Oxmo. «Je n’ai jamais répondu au nom d’Abdoulaye. Les noms de l’état civil, du pays d’où je viens, ne sont presque jamais ceux d’usage. Pour la plupart des gens, je suis: Ox.» Presque un magicien. Il est alors entouré de son escouade, Time Bomb. Dans le morceau, une fresque sud-américaine repeinte aux couleurs de Scarface et de Tarantino, Booba lui rend ses rimes.

Déluge d’allitérations et de syncopes

Tout Oxmo est là, déjà. Le grand banditisme d’Audiard, la gouaille métisse du XIXe arrondissement, Buttes-Chaumont, Danube, cette enfance de cinéma et d’esquive. Une forfanterie de fripouille assénée sur un ton de commentateur animalier; le calme à l’assaut de la tempête. «Le macaque me sort son Magnum, ne blague pas / Me nomme le mac mort, me braque et ne me manque pas / Touché au bras gauche, fausse blessure / J’mets un coup de pied dans la crosse et sort un surin de ma chaussure.» Dans le déluge d’allitérations et de syncopes, dans la quête d’argots alternatifs, s’établit chez lui une éthique de la fiction comme échappatoire.


Vidéo. Pucc Fiction, 1997


«J’ai très peu rappé sur moi. J’ai préféré raconter des histoires. Mais j’ai toujours souhaité transmettre une vision des choses, même ponctuelle. Je ne me reconnais pas forcément dans mes textes d’il y a vingt ans et c’est heureux.» Son compère d’alors, Booba-les-biscotos, semble un jumeau inversé dont le périmètre, jamais, ne s’est étendu. «Forcément, on partage encore des choses. Notre longévité, par exemple. On ne peut pas durer sans travail, sans entourage, sans régularité. Il a toujours rappé ce qu’il est devenu. Moi, je suis davantage un observateur qu’un faiseur de tubes.» Oxmo Puccino s’est cent fois refait le portrait. Il a pris des rôles: le Black Brel, le maquereau cravaté de Lipopette Bar, un autre Lewis Carroll dans l’Alice qu’il a fomenté avec le trompettiste ­Ibrahim Maalouf.

Trio acoustique

Il s’est dérobé à la gloire. Chacun de ses disques est une rocade. «Je suis dans une recherche sans fin, je passe ma vie à me réinventer. Je travaille à tout moment. Lorsque je décide enfin de sortir un album, ce n’est que la marque d’un instant.» Dans quelques semaines, il publiera La Voix lactée, dont le premier extrait s’intitule «Une Chance», la mélancolie des terres battues: «La voix brise le tissu / J’suis le postillon contre l’incendie / Espérer c’est l’évasion / Caresser l’occasion puis l’éclosion.» Quand on l’interroge sur sa propre chance, s’il en a manqué, Oxmo Puccino ralentit encore le débit: «Ma chance, c’est d’être encore là… Savoir ce que c’est… J’ai grandi avec des orphelins, je viens d’une famille pauvre, j’ai vu des gens mourir, je suis témoin de choses tragiques. Quand on relativise, on s’en sort.»


Vidéo. «Une Chance», La Voix lactée


Il lit en ce moment le Journal de Jules Renard et feuillette Les Misérables. Il puise partout quand ses homologues du hip-hop ont parfois le sentiment de risquer leur crédibilité s’ils s’écartent de leurs chroniques du bitume. «Une des plus grandes leçons que j’ai prises ces dernières années? C’est une conversation que j’aie eue avec mon ami, le réalisateur Kim Chapiron. J’ai grandi en pensant que la force réglait tout. Kim voyageait en Amérique latine et il a rencontré cette vieille dame qui lui a conseillé d’être positif en toutes circonstances. J’essaie d’appliquer cela au quotidien et j’en constate les effets.» Ce n’est pas une bluette. Il a le corps d’un baobab, la gueule cabossée, il donne toujours l’impression de vous regarder de travers. Et pourtant, il suffit de voir Oxmo en scène pour saisir qu’il n’est que fragilité. Comme lorsqu’il apparaît avec son trio, le violoncelle, la guitare, la nudité acrobate.

«Le luxe à portée de mains»

«Ce trio est une bulle. Le public est à distance tactile, la musique à volume humain. Quand je suis avec ma bande, je peux me cacher derrière les lumières aveuglantes, le bastringue des infrabasses. En trio, c’est de la musique de salon, comme pour les bourgeois du XIXe siècle. Le luxe à portée de mains.» Edouard Ardan, gavroche à cordes, tient la guitare acoustique. Vincent Ségal, le violoncelle. On ne peut imaginer personnalités plus antagonistes, en apparence, que Ségal et Oxmo. Le premier est issu du Conservatoire, il est capable de vous balancer à l’envers et à l’endroit toutes les études de Bach. Le second est un autodidacte compulsif dont l’esprit semble toujours musarder hors des cases qu’on a dessinées pour lui.


Vidéo. Le sucre pimenté, en acoustique


«Vincent est une personnalité universelle. Il y a peu de pays où il ne se sentirait pas à l’aise. Il joue beaucoup avec le griot malien Ballaké Sissoko. Quand il se rend à Bamako, il dort sur son toit. Même si j’ai été éduqué dans cette tradition, Ségal m’a ouvert des portes infinies sur les pays de mes origines.» Il faut entendre Oxmo Puccino, son nom d’opéra trafiqué, sa dégaine de corsaire saharien, dans ce trio où il jette une passerelle entre tous les personnages qu’il a endossés depuis vingt ans. Comme si, sous cette mosaïque de masques, ne se cachait plus un poète.


Oxmo Puccino Trio. Soirée présentée par le Cully Jazz. Je 1er octobre, 20h. Théâtre du Reflet, Vevey. Le même soir, à 22h15, Théâtre de l’Oriental-Vevey, à l’occasion du 4e Festival du Bout du monde, concert de Babx. www.lereflet.ch