«Je suis beaucoup plus qu’un peintre, mais les gens ne me prennent pas au sérieux. Ils me prennent au sérieux seulement comme peintre. Tant pis pour eux», a dit Pablo Picasso (1881-1973) cité par Androula Michaël dans son livre Picasso Poète. Et aussi: «Je suis un poète qui a mal tourné.»

Picasso poète, quoi encore? Des centaines et des centaines de pages écrites à la main, au pinceau, à la machine à écrire, sur de belles feuilles de papier Arche, sur des carnets avec ou sans spirales, sur des nappes et sur du papier WC, 350 poèmes de longueurs diverses, ébauchés, esquissés, corrigés, repris dans des versions successives toutes soigneusement datées, parfois à l’heure près. Une avalanche de mots sans ponctuation mais avec des indications typographiques d’espaces; la nourriture, les végétaux, les objets, les femmes, le sexe… Et deux pièces de théâtre plus un monologue, Le Désir attrapé par la queue, Les Quatre Petites Filles et L’Enterrement du comte d’Orgaz, édités sous la couverture blanche de la NRF chez Gallimard.

Faut-il prendre le poète Picasso au sérieux? C’est ce que fait l’université, notamment le Romanisches Seminar de Zurich qui a organisé il y a quelques jours, avec le Kunsthaus, un colloque international («Par le mot, par l’image: l’œuvre littéraire de Picasso») auquel ont participé, outre les organisateurs, des chercheurs venus d’Allemagne, des Etats-Unis et de France. Cette réunion s’est tenue à quelques pas de Picasso, sa première exposition muséale de 1932 (LT des 15.10 et 20.11.2010), qui rassemble environ 70 toiles sur les 225 présentées au même endroit il y a 78 ans.

En septembre 1932, Picasso a bientôt 51 ans. Ce qu’il présente dans sa rétrospective zurichoise est une œuvre accomplie, près de quarante ans de travail, de la virtuosité ahurissante des débuts et des coups de boutoir de la période 1907-1915 à la nouvelle révolution qu’il s’impose à partir de la fin des années 1920 avec, en apothéose, des tableaux qui sont une réflexion sur les pouvoirs de la peinture. A cette époque, Picasso n’est pas écrivain, pas du tout; même s’il a déjà mis des mots dans sa peinture pendant la période cubiste (lire ci-contre). Il confie en 1926: «On m’a demandé pourquoi je n’écris pas. Il est très facile d’écrire quand on est écrivain: les mots vous sont dociles, ils viennent à vos mains comme les oiseaux. Mais si réellement j’écrivais un livre épais comme ça, j’offrirais un prix de douze bouteilles de champagne à qui pourrait en lire plus de trois lignes.»

Alors champagne! Car ce livre existe, il s’appelle Picasso Ecrits, il est «épais comme ça», et il est très facile d’en lire plus de trois pages à cause de la fantaisie des mots et des images. En 1935, Picasso s’est mis à écrire. Il écrira périodiquement jusqu’en 1959. En 1935-1936, la revue Cahiers d’art publie quelques-uns de ses textes. André Breton, qui tente vainement d’en faire un surréaliste depuis la fin des années 1920, l’encourage à continuer car il voit dans la poésie picassienne une illustration de l’écriture automatique. Mais l’écriture de Picasso n’a rien d’automatique. Elle est élaborée, transformée, réécrite, et finalement mise au propre même si elle est un flux continu comme dans Sueño y mentira de Franco, écrit en espagnol du 15 au 18 juin 1937, quand Picasso peint Guernica: «fandango de chouettes marinade d’épées de poulpes de mauvais augure lavette de poils de tonsures debout au milieu de la poêle à poils sur les oublies du sorbet de morue frite dans la gale de son cœur de bœuf – la bouche de gelée de punaises de ses paroles – grelots du plat d’escargots tressant des tripes»

Le pouvoir de scansion et de suggestion que dirige Picasso contre Franco, il le met plus souvent au service de la jouissance et de la présence au monde: «minuscule barque faite avec des clous de girofle saupoudrée des roses et des verts des pastels fixe brille et resplendit aromatise et colore enchante et verse pavillon ailé dans sa coupe son écharpe la petite feuille de la fleur du cerisier» (13 avril 1936), ou «aujourd’hui anniversaire de cet amour qui est ma vie maintenant qu’il est six heures et quatre petites minutes du onze janvier de l’année XXXVI j’écris et sens les fleurs qui sont devant moi à droite mais assis devant la table d’une telle façon que la ligne qui va de l’angle gauche où mon coude appuie coupe en deux la corbeille et que m’importe le taureau et sa course maintenant à cette heure où le piano mange peu à peu avalant couleuvres et crapauds et écorchant des grenouilles» (6 janvier-2 février 1936).

On sent l’expérience des choses proches comme dans sa peinture, le cercle étroit de la maison, de l’atelier, des vues par la fenêtre et des êtres. Aussi le même acharnement à faire et à passer plus loin. Mais comment Picasso en est-il venu à écrire? Il dira plus tard que l’année 1935 fut la pire de sa vie. Il est en conflit avec Olga, son épouse, qui l’a chassé de son atelier de la rue de la Boétie à Paris. Il traverse une période de doutes qui a commencé deux ou trois ans plus tôt, à peu près au moment de sa première grande rétrospective, peut-être à cause de l’achèvement pictural qu’il peut y observer. A cause de la tension entre sa tendresse pour Marie-Thérèse qui est le modèle de beaucoup de tableaux à l’époque et qui attend un enfant de lui, de sa rencontre avec Dora Maar qui deviendra sa maîtresse, et des déchirements de sa vie conjugale. Crise de la cinquantaine?

Picasso a devant lui autant d’années à peindre qu’il en a derrière lui. Il ne le sait pas. Comment continuer si l’œuvre est déjà faite? l’écriture lui a toujours servi à se relancer quand il avait l’impression d’être dans une impasse, disent ceux qui l’ont côtoyé. Une écriture qui flatte sa vanité quand il voit ses pièces théâtrales sous la couverture de Gallimard. Mais qu’il regarde avec distance, sans daigner consacrer le temps nécessaire à la publication des poèmes malgré les objurgations de ses amis. Après sa mort en 1973, on en découvre la masse impressionnante lors de l’inventaire de son patrimoine. Picasso gardait tout. Il a fallu trier, classer, décrypter les mots qui dansent sur les pages et traduire les quelques textes en espagnol. Marie-Laure Bernadac et Christine Piot, deux historiennes d’art attachées au Musée Picasso de Paris se sont attelées à la tâche qui a duré des années. Picasso Ecrits paraît en 1989. Sa poésie est vivante, mais Picasso est un poète posthume.

Marie-Laure Bernadac et Christine Piot (textes établis et annotés par), «Picasso Ecrits», Gallimard/RMN, 25 x 33 cm., 454 p. (épuisé).

Androula Michaël, «Picasso poète», Beaux-arts de Paris les éditions, 431 p.

Picasso, «Propos sur l’art», éd. de Marie-Laure Bernadac et Androula Michaël, Gallimard, 189 p.