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Pachinko raconte la disparition par la saturation

A l’Arsenic, Aurélien Patouillard traque l’effacement dans une fresque baroque. Pas toujours facile à cerner, mais fascinant

Pour disparaître, on peut aller vers le moins. Devenir pierre en se couchant sur une pierre. Se réduire à l’élémentaire. Mais on peut aussi se disperser dans la masse, se volatiliser dans la multitude. C’est l’option que choisit Aurélien Patouillard dans «Pachinko», à voir jusqu’à samedi à l’Arsenic. Sur une scène qui déborde de propositions, le metteur en scène raconte la dilution dans le trop-plein. Ce qui n’empêche pas la responsabilisation et la quête de lien. Ou comment trois chevaliers du sens cherchent leur voie tandis que le rideau de scène danse de haut en bas, une chanteuse joue la fée-crooneuse et une jeune femme lévite en silence. Pas toujours facile à cerner, mais fascinant.

Princesse barbie

«Pachinko» procède par tableaux. Tout commence étrangement. Dans un décor de souches bizarroïdes (Florian Leduc), trois officiels en costards avec sautoirs font entrer une partie du public par le fond de la scène tandis que le rideau se lève et se baisse comme un disque rayé. Entre également une princesse barbie, meringue rose bonbon qui prend place sur un trône en faux bois. C’est la chanteuse Renée Van Trier qui, plus tard, distillera sa poésie à travers des mélodies à la fois légères et gutturales. Pour le moment, elle prend la pause et se coiffe.

Fresque puissante

Derrière elle, un musicien portant cape et barbe veille sur son piano devant une immense fresque-graffiti où des animaux aux dents saillantes et aux yeux menaçants racontent une colère. Michele Cuti, qui signe cette toile puissante, a donné sa propre interprétation de la disparition: celle d’espèces menacées qui crient pour ne pas mourir. Mais ce n’est pas encore fini: tout au fond du plateau, des figurants, jeunes et moins jeunes, boivent, parlent et mangent des glaces…

Fausses médailles, vraie détresse

Pourquoi cette multiplication de situations? «J’ai tenté d’exprimer la variété de disparitions auxquelles un être peut être confronté, répond Aurélien Patouillard. Les disparitions familiales, politiques, sociales, etc.» Cette scène hilarante, par exemple, où les trois mousquetaires endimanchés, Marion Duval, Emilie Vaudou et Simon Guélat, se donnent des dizaines de médailles avec sourires appuyés. D’abord, c’est la fierté qui domine. A chaque récompense, chacun se rengorge. Puis, subitement, Emilie considère qu’elle a été spoliée d’une médaille et c’est la crise. Enorme, disproportionnée. Ici, c’est la disparition de la reconnaissance fondée sur une vraie compétence qui est pointée.

Emballée dans -18°

Plus loin, Simon évoque un oncle maudit, celui à qui on ne parle plus et parle du démembrement familial. Disparition du corps, enfin. Celui de Natacha, une des figurantes, qui se prête à un pack, soit une thérapie procédant par emballage humide et froid (-18°) pour créer un effet de cocon rassurant. La jeune femme est là, tout en étant loin.

Danses frémissantes, lumières vacillantes (Jonas Buhler), monologues sur la nécessité de se fédérer, de se réveiller ou encore ironie sur les extrêmes qui se rejoignent. Le spectacle d’Aurélien Patouillard est foisonnant, mais reste fluide. On sent le danseur -sa première formation- qui sait gérer l’espace et le temps. Et on réfléchit avec lui sur une manière, douce, de résister à la tentation de la disparition.


Pachinko, jusqu’au 18 février, Arsenic, Lausanne, 021 625 11 36, www.arsenic.ch

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