Ils sont assis côte à côte, 1976, chemises col pelle à tarte, on dirait deux flics infiltrés dans la pègre. Le petit, à gauche, frappe dans les mains ; lorsqu’il chante, son visage se convulsionne. L’autre a la mèche repliée sur la calvitie, comme on aime à le faire alors. Son visage ne trahit absolument aucune émotion, tout juste lâche-t-il un « olé », dont il se repend immédiatement, quand la voix de Camarón de la Isla dépasse l’entendement. Paco de Lucia a l’air d’avoir un siècle, il n’a pas 30 ans. Sa guitare est un océan de dentelles sérieuses vouée à un seul destin : renverser par devant, par derrière, l’histoire du flamenco. La gravité vient de là. Il ne transmet pas sa tradition, il la culbute.

Paco est mort. Le maire de sa ville, sa petite ville péninsulaire, Algésiras dans la province de Cadix, a exigé que les drapeaux, eux-aussi, soient mis en berne. Sur la place de l’église Nuestra Señora de la Palma, qui ressemble à un baptistère mexicain, les gens se demandent ce qu’il lui a pris de mourir à Cancun, dans une station balnéaire, à un océan de là ; il avait 66 ans, le cœur fragile, mais tout de même. Chacun le sait pourtant, Paco de Lucia avait grandi entre deux eaux, « entre dos aguas » comme le disait l’un de ses plus puissants morceaux. Algésiras, une ville sur la pointe de la baie de Gibraltar, là exactement où l’Atlantique se bat contre la Méditerranée.

En 1947, Paco ne naît pas gitan. Mais la guitare, dans sa famille, est un hochet qu’on n’agite pas en vain. A 5 ans, il tricote déjà ; son père est tout près, sans un sourire, qui considère qu’un arpège manqué est une insolence. Douze heures par jour, les mêmes modes, les mêmes phrases, dix fois, cent fois, la mécanique intolérable de la virtuosité, ne jamais lâcher, on ne lui apprend pas à lire la musique, on lui apprend à la tenir au bout des doigts. A 11 ans, il joue déjà à la télévision andalouse. A 15 ans, il est en Amérique. Et les traditionalistes, déjà, lui reprochent cet excès d’aisance qu’ils prennent pour de la légèreté. C’est que Paco est pris entre deux feux.

Le flamenco, dit-il, n’est pas considéré en Espagne. Musique de feux de brousse, de chevelus, pire : de voyageurs. Quand Paco est à l’affiche d’un grand théâtre catalan avec Rubinstein, certains s’offusquent de la collusion. De l’autre côté, les «néo-cons» du flamenco (ils existent dans toutes les traditions musicales, ils estiment qu’un style est une chose empaillée une fois pour toutes dans un musée condamné), les «néo-cons» abhorrent Paco. Il joue trop vite, trop de notes, dans tous les sens, dans tous les genres, avec une générosité gourmande qu’ils estiment aussi éloignées de l’esprit flamenco qu’un fou rire dans un cimetière.

Paco, donc, respire ailleurs. En 1967, au Festival de Jazz de Berlin, il entend les notes bleues, des improvisations qui ne respectent aucune gamme, aucun mode, il découvre une liberté que sa guitare, depuis toujours, appelle. Quelques semaines plus tard, il rencontre Camarón, un jeune chanteur qui, lui aussi, ne demande qu’à brutaliser l’orthodoxie ; pendant dix ans, ces deux-là vont redéfinir le duo en musique, la hiérarchie entre la voix et l’accompagnement, la complémentarité émotionnelle ; comme si de cette tension électrique qui les lie, des mémoires enfouies ressurgissent : l’Inde gitane, la route de l’Orient, jusqu’au Maghreb impérieux, l’Andalousie aux confins du swing. Entre Camarón et Paco, quelque chose se trame en flamenco qui réalise la prophétie d’une musique-monde.

Quand ils se séparent, sans un mot, Paco de Lucia affirme qu’il ne jouera plus avec des chanteurs, que la voix humaine est « trop limitée », il veut humilier son plus-que-frère. En réalité, il ne peut imaginer pour l’heure mettre sa guitare au service d’un autre souffle. Alors, commencent les années de transhumance : Paco de Lucia devient célèbre bien au-delà des amateurs de jazz ou de flamenco. Il tourne partout avec son sextet. Il est intégré dans un super-trio, avec John McLaughlin et Al Di Meola. La cour de récréation. Ils sont trois monstres de vélocité qui jouent à se faire peur. A la fin des concerts, Paco a le dos moulu, la tête prête à exploser. La débauche de soli. Mais il continue jusqu’à ce vendredi soir à San Francisco, en 1981, dont le disque se vend à plus d’un million d’exemplaires.

Paco a réussi. Il est l’ambassadeur qu’on ne révoque plus. Sa guitare n’est plus révolutionnaire en Espagne, elle est le modèle à suivre. Il a fait de sa tradition un festin où les cultures d’autrui viennent picorer. Et pourtant, il ne sourit jamais. Il ne supporte plus les tournées, la célébrité, il vit au Mexique, retourne en Espagne, il ressemble de plus en plus aux acteurs des films de Carlos Saura dont il écrit les bandes originales. Vous le croisez dans un couloir, il vous glace d’un regard. Mais il suffit qu’il s’asseye, sur une scène, qu’il replie sa jambe droite sur la jambe gauche, un gilet noir sur une chemise blanche… il suffisait qu’il parcoure d’un geste de chirurgien ce manche imperturbable pour que cet homme vous fasse croire au bonheur.