Scènes

Les «pad thaï» explosifs de Robert Sandoz

Avec «Le Dragon d'or», le metteur en scène neuchâtelois raconte l'injustice sociale sur fond de restaurant asiatique. Ça chauffe

Des comédiens virtuoses pour un ballet en cuisine qui reste (exprès) sur l’estomac. Roland Schimmelpfennig, auteur allemand redoutable d’acuité, écrit des pièces chorales haletantes, dont la multiplicité de pistes énoncées et aussitôt avortées donne le tournis. La situation du Dragon d’or, à voir ce jeudi au Théâtre du Passage, à Neuchâtel? Un restaurant asiatique dans lequel travaille un jeune Chinois qui perd une dent, fatal événement, et une communauté locale bien née, mais psychiquement désespérée, qui envisage la violence et la mutilation d’autrui sans aucun souci. Vu jeudi dernier au Théâtre Nebia à Bienne, dans une mise en scène staccato de Robert Sandoz, le spectacle laisse des traces. De sang.

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Robert Sandoz n’est pas un endormi. On se souvient de Monsieur Chasse!, son grand succès de 2011, coproduction des Théâtres de Carouge et du Passage. Transposée dans les années 1950, la pièce de Feydeau galopait entre mobilier sur rail et portes qui claquent. Joan Mompart interprétait Moricet, le médecin galant, et, déjà, son verbe ailé pour un corps de jockey séduisait. Dans la distribution d’alors figurait également Samuel Churin, comédien français qui a appris chez Olivier Py l’art de dérouler la phrase.

La cigale et la fourmi

Tous deux se retrouvent ces jours dans ce Dragon d’or qui crache le feu de la discrimination sociale. D’un côté, deux jeunes Chinois clandestins que rien, ni personne n’épargne. De l’autre, des nantis qui vivent au-dessus du restaurant et passent leurs nerfs sur ces victimes toutes choisies. De manière un peu surprenante, Schimmelpfennig associe les clandestins à la cigale de La Fontaine, tandis que les Européens ou immigrés de longue date font à ses yeux de parfaites fourmis. On a de la peine à suivre la métaphore de l’auteur, car les clandestins ne dansent pas vraiment tout l’été, mais on comprend l’idée de l’entassement du côté des fourmis.

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Dans ce ballet secoué, où la brigade cuisine pour de bon et offre au public le résultat de ses émincés de bœuf au curry, on trouve encore deux hôtesses de l’air, victimes elles aussi d’un machisme bien prononcé. On le voit, au niveau des thématiques, cette pièce de 2010 est assez prévisible dans sa répartition binaire des méchants et des gentils. En revanche, ce texte décoiffe dans son écriture qui mélange récit indirect et jeu direct. A tout moment, les scènes sont racontées avant d’être jouées et interrompues avant d’atteindre leur point culminant. Une esthétique rodéo où les personnages ne cessent de tomber de leur cheval fou et d’y remonter.

Les hommes jouent les femmes

L’autre particularité très XXIe siècle de cette partition? Selon les vœux de l’auteur, de nombreux rôles féminins sont interprétés par des hommes et vice versa. «C’est étonnant, observe Joan Mompart, qui joue la jeune Chinoise violentée et mutilée. Ça m’a obligé à trouver l’essence de la souffrance, plutôt que l’archétype de la féminité.»

Côté décor, le restaurant asiatique est restitué de manière très réaliste en fond de scène, tandis que, sur le devant, l’appartement de l’épicier et le studio de l’hôtesse de l’air sont suggérés par des indices – des caisses empilées pour l’un, un aquarium pour l’autre. La musique d’Olivier Gabus raconte aussi le mélange des genres. Des airs jazzy, faussement cool, jurent avec le drame du petit Chinois soumis à l’enfer à cause d’une dent gâtée. Parmi les tortionnaires de sa sœur, on trouve un vieux monsieur détruit à l’idée d’avoir perdu sa jeunesse, un homme sans âme qui soulage sa frustration en violant les femmes et un trentenaire séché sur pied parce que sa petite amie attend un bébé. Schimmelpfennig a une sombre image du mâle européen.

Des acteurs supérieurs

«Je voulais des comédiens techniciens pour assurer l’incroyable virtuosité de ce texte», confie Robert Sandoz au tomber de rideau. Il a vu juste et sa pioche est excellente. Outre les deux acteurs déjà cités, Christian Scheidt est parfait en hôtesse de l’air à la chevelure peroxydée, Brigitte Rosset incarne avec force l’épicier proxénète et Anna Pieri alterne le petit Chinois et deux mâles en mal de repères avec sa précision coutumière. On ressort glacé de ce repas rodéo où l’injustice est servie en entrée, en plat et en dessert.


Le Dragon d’or, 16 mai, Théâtre du Passage, Neuchâtel.

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