Les écrivains voyageurs arpentent le monde pour rapporter des récits pittoresques et colorés. Frédéric Pajak accomplit un périple plus vaste et plus profond, puisqu’il arpente les terres de la pensée et les mers du souvenir. Il relate en noir et blanc ces expéditions dans le Manifeste incertain, dont voici le neuvième et dernier volume. Ce projet pharaonique a été imaginé il y a près d’un demi-siècle en réaction aux dogmes intransigeants qui s’y développaient. Faisant chemin avec de grands noms des arts et des lettres, mais aussi avec des sans-grades, des anonymes, des oubliés, l’écrivain dessinateur, en quelque 2200 pages, a pansé ses blessures, réparé des injustices et remis les pendules idéologiques à l’heure.

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Le Manifeste est un fragment de cosmogonie avec des étoiles aveuglantes, des astres occlus, des astéroïdes perdus. On y croise Walter Benjamin, Ezra Pound, Paul Léautaud, Ernest Renan, le comte de Gobineau, Marina Tsvétaïéva, l’ami Gébé, Emily Dickinson, Van Gogh sans sa couronne de tournesols, et de vieux copains, et des femmes jadis aimées, et d’éphémères compagnons de route, tous réunis sous le signe de la fraternité inquiète.

Profonde mélancolie

La pierre faîtière du Manifeste prend Pessoa pour figure centrale. Le poète lisboète aux identités multiples se pose en modèle d’incertitude. Son irrépressible mal de vivre inspire à Pajak une exceptionnelle conviction: «L’écriture est à n’en pas douter un exutoire à sa profonde mélancolie.»

La mélancolie imprègne ce dernier tome dédié à trois chers disparus, la mère et le frère de l’auteur, ainsi qu’à son ami Mix & Remix. Le livre commence par une question que Baudelaire posait à propos d’Ingres («Qu’est-il venu dire en ce monde?») et se conclut sur le terme «mort», tant il est vrai que nous n’avons qu’une certitude: «La nuit se déplie sur nous et nous disparaîtrons à jamais.»

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Frédéric Pajak musarde. Il retrouve Walter Benjamin. Il salue des chats et des orangs-outans. Il rêve de mer à l’orée de la Camargue. Il vitupère «la boursouflure de la technocratie et l’impéritie de la bureaucratie». Il boit un verre avec Gilles. Il se souvient de Catherine, de Frédérique, d’Elisa. Il évoque d’anciens camarades et d’anciennes disputes. Il parle de voyages, et particulièrement d’une dérive en Afrique saharienne: il était parti en Algérie avec l’idée de s’y suicider, il a traversé des étendues arides et dangereuses, frôlé la mort et retrouvé le goût de vivre.

Vent tissé

«Notre vie est du vent tissé.» Pajak accroche cette pensée de Joseph Joubert en exergue du chapitre L’Absence. Cinq pages d’une densité bouleversante dédiées à son frère cadet, décédé au début de l’année. On ne verra pas le visage de Boris: les cinq dessins accompagnant ce chant funéraire relèvent de la cosmologie et de la physique des particules, pour rappeler la grandeur infinitésimale de la vie humaine. Tangentielle, décalée, l’image aux aplats ténébreux et aux hachures innombrables illustre rarement le texte, mais entretient avec lui un rapport fertile. Frôlant l’abstraction, le dessinateur parvient à rendre la matière changeante du désert et la puissance des ombres.

L’ultime chapitre du dernier tome du Manifeste incertain est un récit apocryphe mêlant les destinées de Jésus et d’Isaac Laquedem, le Juif errant. Il se conclut par l’hypothèse de la mort de Dieu. Il s’accompagne de huit portraits du Christ, dont un en Amérindien. La diversité des physionomies attribuées au Rédempteur témoigne d’une forme d’incertitude. Celle-ci n’infléchit nullement les convictions des croyants, chacun étant «seul et unique dépositaire de la réalité».


Essai
Frédéric Pajak
Manifeste incertain 9 «Avec Pessoa. L’horizon des événements – Souvenirs – Fin du Manifeste»
Noir sur Blanc, 352 pages


Carouge. Galerie LIGNEtreize, 29 rue Ancienne, Carouge. Jusqu’au 19 septembre 2020 Vernissage en présence de l’artiste
: samedi 29 août 2020 de 12h à 18h.