Genre: Album
Qui ? Frédéric Pajak
Titre: Manifeste incertain
Titre: Volume 2
Chez qui ? Noir sur Blanc, 224 p.

Schmol et Bugnol. Ces noms grotesques traînaient au fond de quelques mémoires lausannoises, réminiscence dérisoire de temps déjà anciens, sésame incertain pour le vert paradis perdu. Schmol et Bugnol, quelque chose d’aussi bête que Tif et Tondu, mais en plus niolu, en plus de chez nous, donc plus subversif. Les policiers Schmol et Bugnol sévissaient dans les pages de La Poule littéraire, un fanzine qui circulait au collège de l’Elysée à l’aube des années 1970. Ce petit journal ronéoté était le premier que Frédéric Pajak ait lancé; il précédait Zéro de Conduite, Barbarie, Station Gaîté, CHut, Voir, Good Boy, Culte, La Nuit, L’Eternité-hebdomadaire, L’Imbécile, liste non exhaustive… On retrouve inopinément Schmol et Bugnol dans Manifeste incertain 2.

Devoir d’incertitude

Les origines de cet ouvrage sont antérieures à La Poule littéraire. Pajak en rêvait déjà lorsqu’il avait 10 ans. Ce «mélange de mots et d’images» a trouvé son titre plus tard, dans le fracas post-soixante-huitard des idéologies. Au moment où chacun assénait ses convictions inébranlables, l’écrivain en devenir souscrivait au devoir d’incertitude.

A travers une série de livres admirables, biographies tangentielles d’écrivains et de philosophes à répercussions autofictives (L’Immense Solitude, Le Chagrin d’amour, Mélancolie…), Frédéric Pajak a défini une forme d’expression personnelle originale dans laquelle l’image n’illustre pas le texte, mais le prolonge, l’amplifie ou le désamorce en ouvrant des voies imaginaires parallèles. Ainsi, lorsqu’il évoque la dèche d’un homme de lettres sous-payé, il dessine les mendiants entassés au pied des murs de Paris. Et lorsqu’il retrace les errances de l’écrivain alémanique Ludwig Hohl, il propose trois portraits du dessinateur Gébé – histoire de faire revivre un ami disparu, de dire que Paris sera toujours Paris ou que l’humanité est une chaîne…

Sorti l’an dernier, après des décennies de gestation, le premier volume du Manifeste incertain (neuf sont prévus) témoigne de l’extraordinaire accomplissement de la méthode Pajak. L’ouvrage se déploie autour de la figure de Walter Benjamin. Né à Berlin en 1892, mort à Port-Bou en 1940, le philosophe allemand catalyse les digressions poétiques de l’auteur qui convoque, pour ce deuxième tome, une nouvelle théorie «de fantômes et de héros oubliés». Dans cette parade d’ombres figurent Ludwig Hohl, André Breton et Nadja, Gershom Scholem, Hannah Arendt, Edward Hopper, Franz Kafka, la chanteuse Marie-France Gaîté, dite Gribouille, suicidée en 1968…

La scène est principalement à Paris dans les années 1920 et 1930, mais sur la topographie urbaine se plaque une géographie mentale. Quant au temps, il fluctue et sinue comme une rivière. Accro aux «façades salies», au «ciel de craie», au «brouillard en poil de souris» de la capitale française, Frédéric Pajak invite à éteindre les écrans, à sortir du monde virtuel, pour «retrouver les êtres en chair et en os, la rue qui sent et qui fait du bruit, le paysage éclatant ou dévasté, le ciel immense».

Humaniste exigeant, il fait la tournée des caboulots avec les poètes qui avant nous vivaient, conscient que cette ville si peu alanguie «ne tolère pas qu’on se laisse aller à la mélancolie». Il reconduit l’«art de l’égarement» cultivé par Walter Benjamin et réitère ses observations: «Qu’est-ce qui fait finalement la publicité à ce point supérieure à la critique? Non pas ce que disent les lettres en néon rouge, mais la flaque de feu qui les reflète sur l’asphalte.»

Des frères

Il fait entendre des résonances subtiles entre le passé et le présent, le personnel et l’universel, l’infini et l’insignifiant. Il recense les incertitudes des penseurs, grandeur et mesquinerie, illuminations et lâchetés, sans les juger car ce sont des frères. Il gratte les couches dogmatiques pour révéler la trame contrastée du réel. Il nous apprend que Walter Benjamin admirait Babar. Il ausculte la plaie toujours purulente du nazisme. Il salue ces deux émigrants russes bourrés dans le TGV, tellement paumés, tellement semblables à ses grands-parents descendus de Pologne. Il revient sur la douleur d’avoir perdu son père, confesse cet étonnement d’orphelin arrivé à l’âge d’être le père d’un homme de 35 ans, l’âge qu’avait le peintre Jacques Pajak quand il est mort…

L’an passé, Frédéric Pajak s’inquiétait de devoir dessiner Paris, ce «poncif absolu». Il a refusé toutes les facilités. Pas de tour Eiffel ni de poulbots, mais des clairs-obscurs péremptoires, des paysages urbains désertés, des places ombreuses, des coins pourris, des arbres aussi, frôlant l’abstraction de leurs ramures nues.

Aplats noirs

Si le dessinateur n’a jamais lésiné sur l’encre de Chine, la noirceur s’accroît dans Manifeste incertain 2. Des aplats d’une insondable profondeur gagnent du terrain sur les hachures, comme une avancée de la nuit. Mais ces ténèbres contiennent la lumière, la mémoire, la vie, mille frères humains couronnés de gloire ou simples guignols à gros pifs. Schmol et Breton, Benjamin et Bugnol…

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