Léonard, la puissance et la grâce

Il représente la figure du génie, non seulement curieux de tout mais aussi capable d’apporter sa part dans le plus grand nombre de domaines. Milan lui consacre une exposition à sa mesure

Milan ouvre la semaine prochaine son Exposition universelle et propose, en guide idéal, une figure encore plus universelle, Léonard de Vinci. Il a brillé dans cette ville à la cour de Ludovic le More, un Sforza, comme à celle des princes français qui occuperont plus tard le duché. La grande exposition qui lui est consacrée au Palazzo Reale, conçue avec les Editions Skira, placée sous le haut patronage de la présidence italienne, se visite avec gourmandise. Elle se fait un peu trop massive à force de contextualisation avec les prédécesseurs, les contemporains ou les ­suiveurs de Léonard. Si cet environnement permet de ramener le génie à de plus justes proportions, il frustre aussi parfois du plaisir de la rencontre. C’est Léonard qu’on est venu voir, et c’est déjà énorme. Ses conversations ont fait les délices de ceux qui les ont partagées voilà cinq siècles. Nous en profitons ­encore.

En 2011, la National Gallery de Londres a battu des records d’affluence – 325 000 visiteurs en trois mois – avec une exposition de même ampleur: neuf peintures au lieu de sept à Milan sur les 15 connues et reconnues du maître, mais un peu moins de dessins, une soixantaine contre une centaine en Italie, y compris les esquisses.

Dessin et esquisse. Voilà deux mots clés pour comprendre Léonard de Vinci, ce qui permet bien de saisir l’exposition. Elle ouvre en effet sur une série d’études fort diverses qui disent à quel point le dessin nourrit la pensée, quel que soit le domaine. Léonard de Vinci dessine pour comprendre et construire, le monde autant que ses représentations. Le trait est sa méthode comme artiste et comme ingénieur. Citons ici quelques exemples parmi ceux présentés dans la première des douze sections de l’exposition. On y voit ce paysage dessiné à l’occasion de la fête de Notre-Dame-des-Neiges de 1473 à Montevettolini, tout près de Vinci, où Léonard a grandi auprès de son grand-père. C’est le premier qu’on connaît de lui. Il l’a exécuté à 21 ans, ce serait d’après les spécialistes plus une réflexion sur des types de paysage que la reproduction exacte d’un site. On y voit, grâce à des effets d’estompe, le vent agiter les arbres. Au bout du parcours, les derniers dessins montrés sont des images de tempête et de déluge. Dans celui daté de 1517 ou 1518, les rouleaux liquides, dessinés un peu comme des copeaux, mangent totalement le paysage. On a beaucoup illustré les tsunamis de ce début de millénaire avec la grande vague de Hokusai. Ce dessin aurait été tout aussi à propos.

Comme Paolo Uccello un demi-siècle avant lui, Léonard dessine la structure géométrique du mazzocchio, cette coiffe circulaire florentine propice à saisir la perspective. Il trace le plan d’une pompe hydraulique, symbole heureux de son intelligence technique. On découvrira plus loin dans l’exposition que Léonard a mis son talent au service d’autres technologies moins aimables, celles de machines de guerre susceptibles de tuer le plus grand nombre.

L’artiste cherche aussi le juste trait pour rendre l’intériorité d’une jeune femme au regard baissé, comme celles que peignait son maître Verrocchio. Ce visage au front haut et aux vastes paupières, dessiné entre 1468 et 1475, sera, quelques années plus tard, celui de Marie dans cette petite Annonciation tout en longueur peinte sur bois de peuplier, dont Léonard a sans doute partagé la réalisation avec Lorenzo di Credi, qui dirigea par moments l’atelier de ­Verrocchio.

Il esquisse, il annote aussi, de sa fascinante écriture spéculaire où les mots se déchiffrent de droite à gauche. Sans doute l’a-t-il simplement adoptée par facilité pour un gaucher plus que par souci de dissimulation. Mais cette écriture a bien sûr participé à l’aura si particulière de Léonard de Vinci à travers les siècles, si le sourire de Monna Lisa n’y avait pas suffi.

L’artiste dessine une branche de lys, un ours, un paysage, ou cet homme aux proportions idéales, cet Uomo Vitruviano (vers 1490) prêté pour un mois seulement par les Gallerie dell’Academia de Venise. Un dessin justement accompagné de cette écriture en miroir: «Vitruve dit, dans son ouvrage sur l’architecture: la Nature a distribué les mesures du corps humain comme ceci: Quatre doigts font une paume, et quatre paumes font un pied, six paumes font un coude: quatre coudes font la hauteur d’un homme. Et quatre coudes font un double pas, et vingt-quatre paumes font un homme; et il a utilisé ces mesures dans ses constructions.» Ainsi commence le texte de Léonard.

Dessiner, c’est saisir un peu le réel, l’amadouer. L’esquisse, le dessin préparatoire tissent des liens entre la peinture et la sculpture, entre les arts et les sciences. C’est ce que souligne le parcours de l’exposition, ponctué par les nombreux prêts, essentiellement ceux de la Biblioteca Ambrosiana et des collections d’Elisabeth II. Bien sûr, tout cela est présenté sans trop de lumière, pour ne pas agresser les œuvres. Et il est parfois frustrant de ne pouvoir mieux en approcher certaines, qui mériteraient une observation à la loupe. Heureusement, le catalogue conjugue les qualités d’un ouvrage savant et la simple reproduction des œuvres pour prolonger l’émotion de la visite. Ses 600 pages sont certes pesantes au dos du voyageur mais pas à son porte-monnaie (50 euros).

L’ouvrage, publié en italien et en anglais, est dirigé par Pietro C. Marani et Maria Teresa Fiorio, les curateurs de l’exposition. En introduction, ceux-ci citent Léonard qui, à la fin de sa vie, se désole de ce qu’«une intelligence divisée entre différentes études soit confuse et affaiblie». Son incroyable capacité à concevoir des objets d’études fort différents, mue par une curiosité insatiable, se heurte malgré tout à l’étendue des connaissances et à la diversité des champs.

Le dessin est aussi le moyen du rêve et de l’utopie. C’est un savoir dynamique que celui de Léonard de Vinci. Il ne s’agit pas seulement de connaître le monde mais aussi de permettre à l’homme d’en profiter au mieux. Il n’est ni le premier ni le seul en son siècle à chercher des procédés de mobilité autonome. Mais il est sans doute le seul à concevoir des machines pour se déplacer sur terre, sur et sous l’eau, et dans les airs.

Il reste bien sûr infiniment plus de dessins que de peintures de Léonard. Mais ce n’est pas que leur rareté et les incroyables débats pour avérer l’une ou l’autre des œuvres qui font leur valeur. Les sept peintures qui ponctuent l’exposition sont aussi saisissantes.

Par ordre d’apparition. L’Annonciation, dont nous avons déjà parlé, la Vierge à la grenade, ou Madone Dreyfus, du nom du collectionneur qui l’a acquise pendant la Commune, prêtée par la National Gallery of Art de Washington. Dans cette œuvre d’apprentissage, Léonard nous fait assister à un échange de regards d’une incroyable intensité entre la mère et l’enfant divin. La Belle Ferronnière, avec son regard aussi hautain et froid que sa tenue d’apparat.

Saint Jérôme est un tableau inachevé. Le pénitent, accroupi, semble tendu par la douleur. Au premier plan, esquissé en courbes harmonieuses, le lion rugit. Le Portrait de musicien (vers 1485), dont on aimerait savoir ce qu’il regarde avec tant d’attention, en dehors du tableau et de nous. Cette Scapiliata, L’Echevelée, e ncore plus dessin que peinture, sauf pour le visage, magnifique, et dont osera dire qu’elle est délicieusement sensuelle. Saint Jean-Baptiste, surgi des ténèbres pour nous montrer le chemin des cieux, clôt cette galerie de personnages qui ont traversé les siècles.

Leonardo da Vinci, 1452-1519, Palazzo Reale, Piazza Duomo, Milan. Lu 14h30-19h30, ma-me 9h30-19h30, je-di, 9h30-24h. Jusqu’au 19 juillet. Attention, plusieurs œuvres majeures ne sont exposées que jusqu’à mi-mai ou début juin. www.mostraleonardodavinci.it

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