Ils seraient cent. Cent à parcourir en long et en large les abords de l'enceinte du festival. A l'Asse, ils sont en position de force depuis que le plus grand open air suisse affiche complet. Des gardiens du temple Paléo, accessible chaque soir jusqu'à dimanche uniquement à 33 500 spectateurs, vernis ou prévoyants. Comme l'année dernière déjà, la satisfaction des têtes en l'air et des impulsifs leur appartient. Parisiens dans leur majorité, ils quadrillent les lieux stratégiques aux côtés d'une poignée de Romands: gare CFF de Nyon, arrêt festival du Nyon-Saint-Cergues-La Cure qui déverse non stop son flot de jeunes festivaliers, proximités du portique d'accès unique. On se dit qu'ils doivent gagner des fortunes. Et pourtant, eux aussi sentent ostensiblement les effets de la crise. Acheter et revendre, ou simplement vendre les précieux billets et abonnements restants ne rapporte plus autant qu'avant. Les marges ont fondu, progressivement, insidieusement. Alors que les frais fixes des marchands de bonheur ont pour leur part stagné ou pris l'ascenseur: voyage, hôtel, nourriture et extras.

Luc*, la trentaine bronzée, banane en bandoulière sur le torse, attend le client sur un banc. Il est 17 h, Paléo s'éveille et lui grommelle, un bout de carton posé à ses côtés. «Les affaires vont mal» et il dit n'investir plus comme il y a six ans dans l'achat de lots de tickets. «Les pratiques ont changé. Les Suisses achètent désormais plusieurs places pour eux et les remettent en vente pour se payer leur soirée», se désole-t-il tout en gardant le sourire d'un commerçant rompu aux mauvais jours. Et d'ajouter: «En revanche, ils sont très polis. Ce n'est pas comme à Paris.» Dans la capitale, pour la Coupe du monde de football 1998 ou lors des quinzaines de Roland-Garros, «des rixes éclatent facilement entre revendeurs, des lames sont brandies». Les annulations de nombreuses manifestations musicales en région parisienne ou les Francofolies de la Rochelle qui sont restées sans voix cet été, en raison des grèves des intermittents du spectacle, ont aussi porté ombrage à ses bénéfices. «Mais les Eurockéennes de Belfort grâce à Radiohead et les Vieilles Charrues en Bretagne ont heureusement été un bon cru.»

La vente au noir, autorisée par le festival parce que légalement il ne peut l'empêcher excepté en dissuadant les spectateurs de venir sur place, est aussi tolérée par la police. Qui veille plutôt à ce que ne surgissent pas de bagarres entre revendeurs. Mais «tout le monde se connaît ici. Même si nous n'étions que trente il y a six ans», renchérit Luc. Quelque 2000 personnes ont dû passer devant nous en quarante minutes et Luc n'a écoulé que trois billets à 60 francs pièce à un étudiant et n'en a acquis que trois à 40 francs. Par contre, il s'est souvent transformé en agence de renseignements sur le cours du ticket du jour. «A l'époque, je pouvais me faire 50 francs sur un billet. Aujourd'hui, 20 francs, c'est le maximum. Je pense que c'est la dernière fois que je viens à Nyon.» Pas amer pour autant, Luc nous détaille la diplomatie de la vente pour passer le temps. Demain, promesse de Parisien tenace, il reviendra dès 10 heures tenter sa chance.

*Prénom fictif.