L'espace d'une semaine, du 22 au 27 juillet, le monde des musiciens suisses se divise en deux catégories: ceux qui ont les honneurs de l'enceinte du Paléo, et ceux qui demeurent confinés à son seuil. Club Tent contre scène FMR, les hiérarchies à l'œuvre dans l'univers impitoyable de la pop n'épargnent pas les formations locales, toutes avides de prendre part au plus grand open-air du pays.

Effort consenti de longue date par le festival nyonnais, la promotion de la création régionale a fait de Paléo l'une des manifestations les plus généreusement pourvues en artistes du cru. Naguère matérialisée par un Prix de la scène, la volonté du festival s'illustre aujourd'hui par l'appui qu'il apporte à la Fondation romande pour la chanson et les musiques actuelles (FCMA), ainsi que par la création, l'an dernier, du Village et de sa scène FMR. Espace gratuit sis à proximité de l'entrée du festival et réservé aux jeunes groupes ou DJ's helvétiques. Une prévenance qui ne va pas sans difficultés ni critiques à l'heure où, qualité aidant, les musiciens suisses s'émancipent de leur sol pour amorcer sans complexes une carrière internationale.

«Tous les soirs, nous présentons au moins un ou deux Suisses au Club Tent, clarifie Sébastien Vuignier, programmateur. Et tous les groupes qui se produisent sur la scène FMR sont mentionnés dans la grille du soir au même titre que les artistes des grandes scènes. De plus, nous faisons en sorte qu'il n'y ait pas de concurrence entre les scènes. A l'heure où les amateurs de rock iront voir les Lausannois Houston Swing Engine, il y aura Renaud sur la grande scène.»

Responsable de la tente FMR, Jérôme Verlyck renchérit: «Paléo devenant de plus en plus grand, on lui a reproché de ne plus laisser de place aux petites formations. Avec cette nouvelle scène, le festival a choisi de réaffirmer sa vocation de découvreur.» Tout irait donc pour le mieux dans le plus harmonieux des mondes? Pas si sûr. Car en sa volonté d'expansion, Paléo n'a peut-être pas prêté toute l'attention qu'il faudrait aux désirs d'une génération soucieuse de ne plus être défendue à tout prix.

DJ genevoise programmée cette année au Club Tent, Sonja Moonear garde un souvenir amer de son passage sur la scène FMR, l'an dernier: «Lorsque je suis arrivée, j'ai dû me contenter d'un matériel plutôt vieillot. Et le cachet m'a payé l'essence pour venir, pas beaucoup plus.» Même constat auprès de Kid Chocolat, DJ et musicien romand: «La majeure partie du matériel fourni ne fonctionnait pas. Et lorsqu'il fonctionnait, je devais me battre pour me faire entendre entre la sono du camping qui diffusait une autre musique et le stand de djembés qui faisait des démonstrations.»

Toutes critiques prises en compte par Jérôme Verlyck, qui reconnaît devoir travailler avec un budget très serré. «Nous sommes tributaires des sociétés qui gèrent le matériel pour tout le festival, regrette-t-il. Mais nous avons renforcé l'équipe pour que l'accueil soit meilleur cette année. Quant aux cachets, je crois qu'ils sont adaptés à la hiérarchie du monde musical, et les tarifs sont basés sur ceux qui se pratiquent dans les clubs.»

Franchir l'enceinte payante du festival garantit donc aux artistes suisses un traitement supérieur. Reste à savoir combien de temps ceux-ci accepteront de ne se produire qu'en ouverture de soirée. «Le niveau des groupes suisses n'a plus grand-chose à envier aux étrangers, et pourtant les Suisses ne jouent toujours pas aux heures faciles, déplore Marc Ridet, directeur de la Fondation CMA. A ce niveau-là, Paléo devrait faire encore un effort.» «Question de notoriété, se défend Sébastien Vuignier. Pour ma part, je constate qu'il y a un public à ces heures-là, que les musiciens suisses n'auraient pas forcément plus tard. S'ils jouaient en même temps que les têtes d'affiche, ils en pâtiraient.» Ne reste peut-être aux formations suisses qu'à relever ce défi: devenir tête d'affiche à la place des têtes d'affiche.