Depuis le temps qu’on vient ici, on s’était juré d’être une nuit pareil à ces familles qui y entraînent leurs gosses. Sauf qu’on avait repoussé ce moment, jugeant que notre fille, 11 ans, était encore un peu jeune pour tenter l’expérience. Et puis ça s’est imposé. Cela parce que Lomepal, son idole, et The Cure, nos héros d’adolescence, étaient un même soir programmés.

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«Poneys fous»

Chaleur, poussière, ventre à bière: salut Paléo! On fait la visite à notre préado, proposant d’abord un crochet par le garage rock méchant de Johnny Mafia aux Arches, puis un saut au Dôme où le Cirque Alfonse épate avec ses gladiateurs-acrobates et son évangéliste psyché. On savoure. Et bientôt l’on s’inquiète. Les écrans installés sur les côtés de la Grande Scène annoncent dans un instant grêle et vents violents. Notre kid s’en moque. Il pourrait bien pleuvoir des sauterelles, elle veut voir Lomepal.

Et il se montre justement, Antoine Valentinelli, ex-skateur dépressif inventé en rappeur-chanteur magnifique. Portant sweat-shirt clair malgré la chaleur, barbe bordélique et queue de cheval taillée court, le Parisien reprend les affaires là où il les avait laissées à l’Arena en février: du feu! Mômes est jeté, laissant les premiers rangs se livrer à des danses agitées, mauvaises. Sur Ma cousin, bolide trap nerveux, des mosh pits se forment, voyant des gamins prendre leur élan et se rentrer méchamment dedans. «On dirait des poneys fous», résume notre invitée. Puis, à la démonstration de force, «Pal» préfère bientôt la douceur, offrant de célébrer ses vulnérabilités: Beau la folie, Plus de larmes ou Yeux disent. «C’est le meilleur concert de ma tournée», jure le Parigot, torse nu, cuit, peu avant son final, tandis que des éclairs zèbrent le ciel, précisant la violence d’une tempête imminente qui… ne frappera finalement pas.

Epouvantail «burtonien»

Plus tard, lorsque Robert Smith apparaît, lourde silhouette avançant comme éprouvée par le sort, quelques gouttes rafraîchissent l’air. Notre gamine dort dans nos bras. Elle ne verra rien de ces deux heures où l’un des navires majeurs du rock allait dire les peines ordinaires, les chagrins sans remède, les promesses incomplètes. Plainsong interprétée micro en main (et très en voix) pour renouer la confiance, puis Pictures of You délivrée comme pour s’échauffer, Smith affiche une franche envie de jouer.

Bien sûr, ici, il y a les inévitables mimiques et poses exaspérantes, mais «l’homme-Cure», toujours grimé en épouvantail burtonien, conduit son quintet comme si relire son œuvre gigantesque relevait de l’absolue nécessité. De là, les assauts mordants dont on ne le croyait plus capable sur Burn et Fascination Street. De là aussi les déchirures intimes exposées dans Lovesong, A Forest ou Friday I’m In Love. «Pas de semblant, pas de sourire forcé», chantait peu avant Lomepal. Plutôt, chez Smith, derrière les sourires tordus et les riffs cagneux, la joie de renouer un bref instant avec le garçon frondeur qu’il était il y a quarante ans. «Les garçons ne pleurent pas», mentait-il alors. Plutôt, parfois, ils s’accomplissent.