Alors que Stress électrise encore le Club Tent avec son alter ego rap, le mordant Billy Bear, en fin d'après-midi dimanche, le bilan officiel de l'édition 2003 du Paléo Festival n'a pas lieu, lui, de sortir les crocs. Ce serait faire la fine bouche que de se plaindre quand, pour la deuxième fois consécutive, la manifestation s'est tenue à guichets fermés. Un bénéfice de 200 à 300 000 francs est attendu, et ce malgré les rotations de programme opérées à cause de la pluie dominicale qui s'est abattue sur le site. Excepté la rixe à l'arme blanche au Village du camping, qui a entraîné dans la nuit de vendredi à samedi l'hospitalisation d'un jeune homme, les organisateurs sont satisfaits. Daniel Rossellat, en capitaine heureux, se réjouit donc du succès de la billetterie (201 000 spectateurs payants en six jours, 240 000 personnes sur le terrain chaque soir, lire ci-dessous) et de la qualité artistique de cette 28e édition, tant du point de vue des têtes d'affiche programmées que des découvertes.

La plus grande satisfaction émane du Village du monde, «adopté par le public passé le brin de méfiance initial». Cette zone, dédiée cette année aux cultures africaines et réalisée en partenariat avec la Coopération suisse (DDC), a trouvé son «identité» et a connu «jour après jour plus de succès». Mais son «potentiel est encore à développer», disent Daniel Rossellat et Jacques Monnier, l'âme musicale de la scène du Dôme. Qui a fait venir du continent noir les divins Tony Allen, Salif Keita, Oummou Sangaré ou le Gangbe Brass Band. L'espace pourrait d'ailleurs voir sa surface agrandie l'an prochain, Paléo songeant à des aménagements du terrain de l'Asse sans pour autant «augmenter sensiblement la capacité de spectateurs».

Une fois de plus, le plus grand des festivals à ciel ouvert de Suisse renouvelait donc la formule «généraliste, multicolore et découvreuse» qui a contribué à son plébiscite depuis qu'il a perdu son appellation «folk». Avec un cru 2003 privilégiant voix d'Afrique, fort accent pop-rock et jeune garde de la chanson francophone, Paléo a ainsi opéré ses fameux «changements dans la continuité» sans révolution de palais: moins routinier mais tout de même fédérateur. Trop parfois, à l'image de la grand-messe célébrée avec Renaud samedi soir sur la grande scène qui ne laissait que des miettes de spectateurs à son successeur Roy Paci, trompettiste de la dernière tournée de Manu Chao. Voir Renaud et partir! Ou rejoindre la trop courte prestation de Mickey 3D, héros de la nouvelle vague du rock français oscillant en fin de nuit entre chansons ouvragées-engagées et scies identiquement pénibles.

Reste que l'Hexagone aura tenu la vedette – et le public en haleine – durant tout le week-end. Passé le concert peu inspiré de Jean-Louis Aubert qui revisitait vendredi sans modération son répertoire des années Téléphone, Vincent Delerm et Bénabar ont pu mesurer toute l'ampleur de leur aura croissante. Les deux traqueurs d'infime voyaient leurs observations du quotidien reprises en chœur. Signant chacun à leur manière, hautaine pour l'un et roublarde pour l'autre, une parfaite mélancolie du bonheur. Entre les deux ténors de la nouvelle scène française, Marc Lavoine, le séducteur, avait décidé de laisser au vestiaire les orchestrations sirupeuses de sa variété honorable. Optant pour une formule rock et un jeu de scène licencieux à la Mick Jagger, «C'est ça la France» et d'autres tubes du chanteur du «Parking des anges» revêtaient une intensité surprenante. Avant que l'homme ne sombre durant la seconde moitié du concert dans une grotesque vulgarité de surexcité artificiellement dopé. On retiendra aussi les belles prestations de la venimeuse Karin Clerq et les chansons jazz de la féline Camille. Au chapitre helvétique, l'humour et la désinvolture du répertoire de Thierry Romanens ont fait mouche samedi dans la fournaise du Club Tent.