Au fil des journées ensoleillées de Paléo, nous rendons hommage à des travailleurs de l’ombre du festival.

Nos précédents portraits: 

Ce n’est pas parce qu’elle cloue des planchers avec un pistolet qu’elle va sortir sans son fard à paupières métallisé, son gris à lèvres, sa petite salopette de jeans ultracourte et ses bottes de pow-wow. «Salut, moi c’est Régine!» Elle a aussi un imposant palmier de cheveux arrimé sur la tête et un franc-parler qui remonte peut-être à son grand-père sicilien; elle n’est qu’une bénévole dans cette armée de l’ombre, plus de 4800 inscrits, qui sont l’âme du Paléo.

«Viens, je vais te montrer mon plancher. Ah ben non, je n’ai pas le droit.» C’est le paradoxe: un mois avant le festival, elle a participé au montage des coulisses, elle a porté les planches, mesuré les carrelés, ajusté les failles et martelé jusqu’à plus soif pour que les superstars de la musique puissent déambuler sans heurt. Pendant le festival, elle n’a plus l’accès, son badge ne porte pas la lettre «B» comme backstage. On se faufile malgré tout.

Retrouver les potes

Les immenses malles d’acier du groupe Arcade Fire laissent entrevoir des costumes à fleurs et des panchos du dimanche. Régine, elle, regarde à terre. Son œuvre. «Comme il s’agit des coulisses, on doit faire des finitions, couvrir les planches, être un petit peu plus minutieux, pour que les artistes soient bien.» Depuis 1995 qu’elle travaille chaque été au Paléo, Régine ne se souvient pas vraiment avoir rencontré un artiste. Elle ne vient pas pour ça. «Ce que je veux, c’est retrouver mes potes.»

En avançant au pas dans cet immense terrain de poussière sur lequel un camion-citerne asperge de l’eau, on croise Goupil, des tatouages, une vraie gueule de bandit repenti, un accent du Jura français. Lui fait Paléo depuis dix-sept ans: «Dans ce festival, on vit la naissance, la vie, la mort. Tout est accéléré, le temps n’a plus d’importance. Je connais la plupart de ceux qui participent au montage et au démontage. L’équipe, c’est un repaire de vieilles âmes.» On lui demande encore pourquoi on l’appelle Goupil, il répond qu’il faut demander aux poules.

Régine rit, elle ne se laisse pas intimider, ni par les gros ni par les petits bras. «Franchement, j’ai peur de pas grand-chose.» Avec son mec Jean-Pierre, un autre natif des Vosges qui danse avec elle depuis trente-trois ans, elle a fait le monde, l’Asie beaucoup, pas les sentiers battus, les traverses. Il y a un peu plus de vingt ans, elle et lui se retrouvent dans un bus marocain avec des Suisses qui leur parlent de Paléo. Ils s’y rendent pour la première fois en touristes et se disent qu’ils pourraient bien y revenir en acteurs.

Rêve en apesanteur

Depuis lors, elle a tout fait, les aménagements spéciaux, bâtir des petits ponts de dernière minute, la décoration dans un hangar de proximité, le nettoyage où elle trouvait que ça ne bougeait pas assez et puis le plancher qu’elle n’a plus quitté depuis un moment: «Je suis une simple collaboratrice depuis vingt-deux ans. Mon compagnon est chef d’équipe, lui.» Leur vie est assez simple. En hiver, ils travaillent dans une station de ski La Bresse Labellemontagne, elle est caissière. En juillet et août, ils sont à Paléo. Le reste du temps, ils voyagent. «Si on m’envie, on n’a qu’à faire comme moi. Avec Jean-Pierre, on a choisi notre vie.»

Il est où Jean-Pierre, d’ailleurs. Il faut traverser l’Asse, sortir par l’entrée principale, traverser l’immense place du marché du camping, très proprette, bien surveillée. «Les premières fois qu’on est venus, c’était très différent, tout était mélangé, des feux partout alors que maintenant c’est interdit. Le camping est bien plus sage.» Il faut montrer son accréditation pour entrer sur le campus, le camping des bénévoles, soudoyer le gardien pour aller voir la caravane de Régine et de Jean-Pierre; il dort sur une chaise longue: «Attends, je me réveille. Heureusement que je ne faisais pas le rêve que je préfère, celui où je suis en apesanteur. Il me donne envie de dormir pour toujours.»

L’amour des gens

Jean-Pierre est l’un des plus vieux bénévoles du Paléo, il a 69 ans, en paraît dix de moins, il a une coupe de footballeur italien dans les années 1980, il a tout fait dans sa vie, en particulier survivre aux substances; aujourd’hui il s’abstient. Lui aussi parle des mentalités qui ont changé, de ce festival qui est devenu une énorme machine qui doit rouler, d’une jeunesse qui danse sur de l’électronique. Et pourtant, chaque année en avril, Régine et lui décident de remplier quand ils reçoivent les papiers du Paléo. «Si on revient, c’est pour les gens.»

Leur caravane, ils l’empruntent à un voisin vosgien qui, en échange, leur demande de la parquer pendant l’année devant leur maison. Il y a un chapeau de paille accroché à la fenêtre pour dire bienvenue, une tente devant avec une table et le linge supendu. La plupart de ceux qui passent entre sept à huit semaines dans ce camping ou dans des chambres mises à leur disposition, pour construire et déconstruire l’un des plus grands festivals d’Europe, sont Français. Apparemment, ils y trouvent leur compte, avec 40 francs de bons par jour pour se nourrir et une indemnité dont Régine ne veut rien dire. «Cela ne sortira pas de ma bouche! Mais je peux vous dire que ce n’est pas la motivation première.» Renseignement pris, le défraiement est de 150 francs par semaine.

Monde en miniature

Sur le chemin du retour, on croise Jacques Monnier, celui qui dirige la programmation du festival. On lui explique le projet, parler aux invisibles du Paléo. «Vous avez bien raison, les chefs, on les a assez vus!» Il connaît Régine, son petit corps bronzé à l’année, un mélange d’audace et de timidité, on la repère de loin; Monnier sait à quel point son immense raout, capable de sortir des centaines de milliers de dollars pour le cachet des Red Hot Chili Peppers, ne survivrait pas sans ces bonnes volontés qui ne comptent pas leurs heures.

Devant le Forum, l’immense bar central dont son équipe a fabriqué le plancher, Régine salue ses collègues. Ils réparent une décoration de bois, une sorte de vague de contreplaqué qui sert de barrière et sur laquelle quelqu’un s’est sans doute assis la nuit dernière. «Il y a toujours un truc à faire. On doit quitter le terrain avec nos outils à 15h30 quand les portes ouvrent.» Alors, elle redevient festivalière. Cette année, Régine veut voir Imany, Calypso Rose, pas forcément les têtes d’affiche. Elle ne décide de pas grand-chose. «L’idée c’est de se laisser porter, au gré des rencontres.» Dans ce monde en miniature qu’on appelle Paléo.


En dates

1964. Naissance dans les Vosges, le 19 octobre.

1995. Premier Paléo en bénévole.

1999. Sa tente gonfle et s’envole pendant une tempête. L’année suivante, avec Jean-Pierre, ils viennent en caravane.

2017. Elle signe pour une 23e fois. «Chaque année, on ne sait pas si on reviendra. Et l’envie revient.»