Tendance ou simple coïncidence? Jamais la Palestine n’a paru plus présente qu’aujourd’hui sur les écrans. On ne parle pas seulement des deux films récemment nominés à l’Oscar du meilleur documentaire (l’Israélien The Gatekeepers et le Palestinien 5 Broken Cameras), ni même de son statut d’incontournable au Festival de films et Forum international sur les droits humains (débat dimanche 3 mars), qui a débuté vendredi. La sortie, coup sur coup, de Héritage de Hiam Abbass, Zindeeq de Michel Khleifi, Zaytoun d’Eran Riklis, The Attack de Ziad Doueiri (avant-première au ­FIFDH mardi 5 mars), et d’Inch’Allah d’Anaïs Barbeau-Lavalette (sortie le 20 mars), a de quoi frapper les esprits.

Des films nécessaires ou suspects de «bonne conscience», voire d’opportunisme? Des fictions pour favoriser une relance du dialogue entre belligérants, ou au contraire prendre acte d’une défaite consommée du parti de la paix?

Du côté des opprimés

Le premier regret est de constater que tout estimables qu’ils soient, aucun de ces films ne saurait convaincre pleinement. A chacun son approche et son style, mais aussi ses limites évidentes – comme si le sentiment d’impasse actuel plombait à l’avance toute tentative. Alors que, malgré un net biais palestinien (selon l’adage que le seul cinéma politique qui compte est celui qui se place du côté des opprimés), ils dressent ensemble un vaste tableau de la question palestinienne en Israël, leur effet cumulatif est presque de s’annuler mutuellement. Sûrement pas ce qu’espéraient leurs auteurs…

Tout a commencé à la mi-février avec la sortie de Héritage de Hiam Abbass (encore à l’affiche à Genève et Lausanne). Pour son passage derrière les caméras, la grande actrice palestinienne exilée y brosse le portrait d’une famille arabe du nord de la Galilée, tiraillée entre traditions et modernité, entre-soi déjà problématique et ouverture qui s’apparente aussitôt à une collaboration avec l’ennemi juif. Une situation intenable – sous un incessant ballet d’avions militaires israéliens – qui ne peut que pousser la jeunesse à fuir le pays.

Dans Zindeeq, le cinéaste lui aussi exilé, Michel Khleifi, envoie un alter ego à Nazareth pour un enterrement et finit par le laisser errer durant une longue nuit allégorique. Entre les souvenirs qui remontent et un projet de documentaire avec les survivants de 1948, le cœur n’y est plus vraiment, laissant un vide existentiel que le donjuanisme du protagoniste ne saurait combler. Trop énigmatique là où Héritage menaçait de s’éparpiller en sitcom télévisuelle, le film confirme surtout que le désabusement reste une proposition délicate au cinéma.

Israélien, Eran Riklis (connu pour Les Citronniers, avec Hiam Abbass) n’en est pas encore là. Pétri de bonnes intentions, il illustre dans Zaytoun le scénario (palestinien) d’une amitié naissante, en 1982 durant la guerre du Liban, entre un petit réfugié de Chatila et un pilote israélien abattu sur Beyrouth. Doute: ce (trop) joli road movie qui les mènera jusqu’au village détruit du garçon représente-t-il un petit pas en avant pour le cinéma israélien, ou tout juste de quoi faire verser une larme de plus dans les chaumières occidentales?

Une vue toujours bouchée

Réaction semblable devant The Attack du Libanais Ziad Doueiri (West Beyrouth), d’après le best-seller L’Attentat de l’écrivain algérien Yasmina Khadra. Le sujet est passionnant: un chirurgien palestinien respecté de Tel-Aviv découvre que son épouse a commis un attentat suicide, et part enquêter du côté de Naplouse et Jénine pour comprendre comment elle a pu en arriver là. Filmée selon un souci d’efficacité «internationale», cette complexité s’amenuise cependant jusqu’à neutraliser la portée d’un propos radical (en Israël, les Palestiniens les mieux intégrés restent des citoyens de deuxième classe).

Quant à Inch’Allah, audacieuse production canadienne, il s’adresse directement aux «belles âmes» occidentales qui voudraient s’immiscer dans ce conflit: en voulant réconcilier les deux côtés, une jeune doctoresse québécoise, qui œuvre à Ramallah mais dort à Jérusalem, ne fera que favoriser le pire en entrant en empathie avec la cause palestinienne. Un film lui aussi inégal, mais surtout trop gênant pour figurer au programme du FIFDH? En tout cas, son utilisation désespérante du mur de séparation israélien ne fait que plus regretter que tout ce bel édifice cinématographique ne permette pas encore de voir un au-delà!