Dans la lignée de l'édition précédente, le palmarès du 31e Festival de la bande dessinée d'Angoulême, qui se déroule jusqu'à dimanche, est résolument international: le jury a notamment attribué ses prix à un Japonais, deux Espagnols, un Anglais et un Américain… mort en 1928. C'est visiblement une conséquence de la volonté du festival de s'ouvrir plus largement à la bande dessinée extraeuropéenne, et de sortir des remparts de sa ville d'accueil. C'est aussi sans doute le reflet de l'intérêt croissant des jeunes lecteurs pour les comics américains et, surtout, les mangas japonaises.

Le prix du meilleur album est tout de même revenu au Français Manu Larcenet, 35 ans, pour Le Combat ordinaire (Dargaud). Un album excellent, vif, drôle, mais sans grande surprise, qui s'inscrit bien dans la veine de ce qu'on a appelé «la nouvelle bande dessinée» des Sfar, Trondheim et autres Blain, avec une touche autobiographique et un dessin aussi rapide qu'expressif. Parce qu'il en a assez de photographier «des cadavres exotiques», le grand reporter Marco arrête de travailler et va faire semblant de se sentir mieux en abandonnant son psy et en s'installant à la campagne (aussi évoqué dans Le Retour à la terre). Ce ne sera bien sûr pas si simple.

Le prix du premier album est une excellente surprise, avec Betty Blues du Belge Renaud Dillies, 31 ans, édité par le Genevois Pierre Paquet. Un dessin vigoureux, déjà bien libéré des influences, charpente une variation originale de l'éternel dépit amoureux, entre une Betty volage et un canard trompettiste plus occupé à chercher la note juste que le bonheur de son aimée. Les regrets débordent, mais il n'y a pas de retour possible. Paquet rafle aussi le prix de la BD chrétienne avec le noir et grinçant Lincoln, des frères et sœur Jouvray. Dieu descend sur Terre et passe un pacte avec le plus irrécupérable des voyous: «Cet album montre qu'on peut évoquer quelque chose de la rencontre avec Dieu sans tomber dans la mièvrerie», commente le jury. C'est le moins qu'on puisse dire!

Dommage pour le prix du dessin, attribué à Arctic Nation (Blacksad t.2), de Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido (Dargaud), dont nous avons déjà regretté quand il a été primé à Sierre la faiblesse du propos, cachée par la virtuosité d'un dessin parfaitement léché, mais sans beaucoup de caractère. Une esbroufe qui plaît, puisque les Espagnols ont aussi remporté le prix du public.

C'est un célèbre écrivain et scénariste anglais qui travaille pour le marché américain, Neil Gaiman, qui remporte le prix du scénario avec Sandman, la Saison des brumes, dessiné par plusieurs auteurs américains. Ce comics sans super-héros a pour personnages six frères et sœurs, Dream, Desire, Despair, Destiny, Delirium et Death… tout un programme. Apparu en 1989, encensé notamment par Norman Mailer, il a fait un tabac tant sur le plan des ventes que de la critique, y compris sur le plan international. Sauf en francophonie, où sa première sortie est passée inaperçue. L'éditeur Delcourt a décidé de lui redonner une chance, et Angoulême y a été sensible.

La star japonaise Naoki Urusawa, 44 ans, spécialiste par ailleurs de la manga sportive, a reçu le prix nouvellement institué de la série avec 20 th Century Boys (dix albums parus chez Panini Comics), une manga de suspense sur fond de préoccupations politiques: il y exprime notamment sa hantise du nazisme et du totalitarisme, comme dans son autre série célèbre, Monsters. «Le destin s'emballe et les événements s'enchaînent», souligne le dos de couverture, et c'est exactement le reflet d'une narration éclatée entre différentes époques, aux péripéties et aux rebondissements permanents, dans la lutte de la jeune Kanna contre le mystérieux Ami, qui a pris le contrôle absolu, mais occulte, du Japon.

Arthur Burdett Frost est né en 1851 à Philadelphie. Vingt ans avant les débuts du comic strip dans la presse américaine, il appelait déjà ses histoires en images des comics, et trois recueils ont été publiés de son vivant: Stuff ans Nonsense (1884), The Bull Calf and Others Tales (1892) et Carlo (1913). Il a été une des références majeures revendiquées par Winsor McCay, le créateur de Little Nemo. Ces récits ont été regroupés par l'arpenteur de l'histoire de la BD Thierry Groensteen et ses Editions de l'An 2 dans L'Anthologie A.B. Frost, un très bel album qui inaugure le nouveaux prix du patrimoine.

A noter enfin dans des prix non officiels trois formidables albums: Le Photographe, d'Emmanuel Guibert et Didier Lefèvre (Dupuis), prix des libraires spécialisés, La Grippe coloniale, de Hu Chao Si et Appollo (Vents d'Ouest), prix de la critique, et Soupe froide, témoignage en images du médecin Charles Masson (Casterman). A découvrir d'urgence.